« On touche le fond mais on creuse encore », le Centre hospitalier de Mayotte à la limite de la rupture

Plus de quatre mois après Chido, la situation au Centre hospitalier de Mayotte est difficile à tous les niveaux. La maternité et les urgences opèrent "avec les moyens du bord" en raison du manque de matériel, de personnel mais surtout de place. La qualité des soins est impactée, mais aussi le moral des effectifs et ils sont nombreux à vouloir partir alors que l'été qui arrive s'annonce compliqué.
Après l’accouchement, faute de places, les mamans sont installées dans le couloir du service de la maternité.
Mamoudzou, Mayotte

Quand je suis arrivé je me suis demandé où j’étais ?”, raconte Mahamoud Said, à propos de la maternité du Centre hospitalier de Mamoudzou, “voir ces draps blancs partout avec ces femmes installées dans les couloirset toute cette activité, c’était particulier, mais finalement l’accouchement s’est bien déroulé, tout comme la prise en charge”, poursuit l’homme, son nouveau-né dans les bras, ce vendredi 25 avril en milieu d’après-midi.

Le bâtiment des consultations de la maternité à été détruit par le cyclone Chido, les patientes sont donc accueillis dans plusieurs “tipis” installés dans les couloirs. Des structures précaires mais qui offrent malgré tout un minimum d’intimité.

Suite à des complications, lui et sa femme Faiza Boina, ont directement été envoyés à Mamoudzou depuis le centre de soin de Pamandzi, pour qu’elle puisse être suivie par un médecin. “Ce n’est pas normal qu’il n’y ait pas de médecin à Pamandzi, mais si on en réquisitionne un de Mamoudzou, il va leur manquer, alors qu’ils sont déjà en pénurie”, continue Mahamoud Said, conscient de la situation.

Vous étiez au bon endroit au bon moment, parce qu’il arrive que des patients soient délaissés”, lui répond Halima*, une auxiliaire de puériculture, qui travaille depuis plus d’une dizaine d’années au CHM. “On a eu 17 accouchements hier soir, c’était le rush, je devais courir partout”, ajoute-t-elle, “et ce matin je devais rendre visite à plus de 40 bébés toute seule !”.

« On arrive plus à assumer la masse »

Depuis la fermeture des maternités périphériques de Dzoumogné et de Mramadoudou, et depuis Chido, on reçoit tout le monde à Mamoudzou et on n’a pas assez de places. C’était déjà compliqué avant mais là c’est grave, on doit faire avec les moyens du bord”, insiste Halima, tandis qu’une de ses collègues transporte un bébé dans un berceau à travers le couloir. 

Cet après-midi la situation est plutôt calme. Quelques femmes, assises sur des chaises, attendent un rendez-vous avec le médecin, tandis que d’autres récupèrent après leur accouchement, allongées sur des brancards ou sur des lits à l’abri des regards derrière des draps blancs suspendus : les « tipis ». 

Faute de places, ces tipis ont été installés à côté des toilettes, mais aussi des portes d’entrée des différents services et malgré tout, ces installations permettent aux jeunes mères de garder un semblant d’intimité. Une organisation d’urgence qui devient malheureusement la norme. “Rester là pendant trois à quatre jours, pour les patientes c’est compliqué, mais au moins elles ont quand même un endroit”, estime Halima, “des fois on est obligé de les installer sur une chaise ou sur un fauteuil au milieu du couloir”.

On arrive plus à assumer la masse”, constate amèrement Roger Serhal, chef de service au Pôle gynécologie-obstétrique de l’établissement. “Sur l’ensemble des maternités de Mayotte on arrivait à gérer 18.000 consultations par an, dorénavant on ne peut en prendre en charge que 60%. Suite au cyclone Chido on a perdu le bâtiment des consultations, qui nous permettait d’effectuer plus de 10 consultations par jour. Ça a été un coup dur pour moi. On a mis en place des algécos, on a transformé des chambres en lieux de consultations, mais ça ne suffit pas, donc on doit mettre des femmes dans un service couloir” , déplore-t-il.

Des pénuries quotidiennes de médicaments

 Léa Perd et Marine Kouri, sages-femmes au CHM, se questionnent sur leur avenir à Mayotte face aux problèmes rencontrés. Tous les jours Léa doit faire attention aux stocks de médicaments et de matériel qui lui reste à disposition. 

Au manque de place, s’ajoutent le manque de médicaments et de matériel ainsi que la pénurie de personnel. Des problématiques existantes depuis de nombreuses années mais qui ont été exacerbées par le passage de Chido. 

La réserve de pharmacie du port de Longoni a été détruite par le cyclone, obligeant la direction à trouver des alternatives en stockant les médicaments dans différentes pharmacies à travers le territoire, ce qui a paralysé la logistique. De plus, certaines livraisons sont arrivées en retard depuis la métropole, "car elles n’étaient pas prioritaires", indique la direction. Résultat : plus de quatre mois après le cyclone, la situation est toujours compliquée et peine à se décanter.

"Je me suis retrouvée avec une patiente qui avait une hémorragie mais rien pour quantifier les saignements"

Quand on arrive le matin on demande ce qu’il y a de disponible, pas ce qu’il manque”, lance Léa Perd, 26 ans, sage-femme au CHM depuis mars 2023. “Toutes les semaines on subit de courtes pénuries. Dès qu’il nous manque une chose on en récupère une autre et le lendemain c’est un troisième médicament qui est absent. Là par exemple, on a plus de tubes pour faire certaines analyses ou de pansements pour tenir des cathéters donc on bidouille comme on peut”, note-t-elle, désabusée. “Un jour, je me suis retrouvée avec une patiente qui avait une hémorragie mais rien pour quantifier les saignements. Il y a une réelle mise en danger des patientes”.

Ces derniers mois, trois femmes sont décédées à la suite de complications après leur accouchement, notamment en raison d’embolies amniotiques. Une autre femme a été sauvée, après avoir été réanimée au bloc opératoire. “On fait 10.000 accouchements par an, les complications arrivent”, remarque Roger Serhal, qui précise que de nombreuses patientes viennent depuis les Comores sans suivi de grossesse et dans des conditions très difficiles. “On n’est pas à l’abri de nouveaux drames”, observe Halima, inquiète, “pour le nombre de patientes on devrait avoir 25 gynécologues mais on en a peut-être 5 au total”. Une pénurie de personnel qui touche tous les services et toutes les professions.

« A la base je voulais rester à Mayotte, mais la situation ne s’améliore pas »

 Une chambre en pédiatrie aux urgences, qui accueille trois enfants au lieu de deux. Ces derniers mois, trois femmes sont décédées des suites de complications post-accouchement. La pénurie de médicaments, notamment des coagulants, pose un vrai risque sur la vie des patientes.

"Actuellement il nous manque près de 48 sages-femmes. Normalement une sage-femme doit gérer entre 10 et 15 personnes, là elle gère plus de 30 patientes", souligne Roger Serhal. “Le souci c’est qu’il est de plus en plus difficile de trouver de bons médecins car ils vont ailleurs. Pourtant avec la quantité et la difficulté du travail, on a besoin de médecins compétents, sinon ça ne marche pas”. 

Aux conditions de travail difficiles s’ajoutent la situation sécuritaire et la question du logement. Pour le personnel soignant, il est de plus en plus difficile de se projeter à Mayotte sur le long terme. “A la base je voulais rester, j’aime bien Mayotte. Mais la situation ne s’améliore pas. Parfois je me dis que ça va aller mais il suffit d’une garde où on vit quelque chose de grave et on se dit : non je peux pas !”, soupire Léa Perd, qui “compte les jours” avant ses vacances. “A chaque fois on pense que ça ne peut pas être pire, mais au final si ça le devient. Le CHM c’est ça, on touche le fond mais on creuse encore !”.

La salle de repos du personnel est toujours endommagée plus de quatre mois après le cyclone.

Un sentiment partagé à l’étage inférieur, aux urgences. “C’est bon j’ai posé ma disposition, à partir de juillet c’est fini Mayotte”, confie Lamia Louimi, 26 ans, infirmière en poste depuis plus de trois ans au CHM. “Moi aussi, on arrive à bout, on fatigue. C’est un métier difficile et si en plus on n’est pas soutenu c’est compliqué”, partage Léo Lles, 25 ans, qui vient travailler à Mayotte par intermittence depuis deux ans, et qui a le sentiment d’une rupture avec la direction. “Il y a eu des recrutements et des réservistes mais au final ce sont des gens qu’il faut former, ça nous rajoute encore plus de travail au lieu de nous soulager”.

Un manque de personnel qui a entraîné la condamnation d’une aile entière de l’unité d’hospitalisation de courte durée pédiatrique et adulte qui comporte une dizaine de chambres. Les patients se retrouvent donc placés sur des brancards dans les couloirs lorsqu’ils n’ont pas de places dans les “box” : les chambres de consultations. Ces dernières ont été doublées voir triplées pour absorber le plus de monde possible.

Le problème c’est qu’on n’a pas assez de prises à oxygène. Si une personne fait un arrêt je ne peux pas la changer de place, je ne peux pas la brancher à l’oxygène et commencer les massages”, expose Lamia Louimi. “Tu te retrouves à faire une hiérarchie, à faire des choix en fonction de l’état du patient. Celui que tu sens le moins tu le mets près de la prise”. 

Au niveau de la pédiatrie, les chambres ont également été triplées, ce qui rapproche les bébés les uns des autres et qui peut faciliter la dispersion de pathologies.

Des patients installés dans les couloirs des urgences, là encore faute de places.

Les contrats annualisés, une solution ?

Psychologiquement tu prends un coup quand tu vois l’augmentation de la charge de travail”, relève Hanifati Boinali, 42 ans, aide soignante depuis 14 ans au CHM. “Déjà avant Chido c’était compliqué, mais le cyclone n’a pas arrangé les choses, car les locaux sont en train de dégringoler”, poursuit-elle en insistant sur la salle de repos des soignants qui est dans un état d’insalubrité important, avec de l’eau qui s’infiltre à travers le plafond. “Les urgences c’est mon service de coeur, je ne me vois pas autre part, mais en observant le turnovers des infirmiers et des médecins, c’est compliqué. On n’a plus l’envie ni la force de s’investir par rapport aux arrivants, car on sait qu’ils restent que deux trois mois”.

Après 3 années à Mayotte, Tiphaine Medori, désormais cheffe adjointe des urgences, a décidé de rester dans la durée. “On est plusieurs médecins à vouloir nous stabiliser ici et on a une forte volonté de remonter le service”, observe-t-elle, un discours qui tranche avec celui d’une grande partie du personnel interrogé.

Avec le même hôpital pour une population qui ne fait que croître, et avec les dégâts de Chido c’est normal que ça déborde. Là le problème c’est que même les paramédicaux (aides-soignants, infirmiers, brancardiers…) s’en vont également, on a une diminution drastique des ressources humaines. Il faut donc accroître l’attractivité dès maintenant”. Pour cela, elle a mis en place avec la direction des contrats annualisés pour l’année à venir. “L’idée est de dire qu’un médecin fait 50% de son contrat à Mayotte, pour qu’il puisse retrouver la métropole ou La Réunion par exemple s’il le souhaite l’autre partie du temps. Et ça fonctionne, une vingtaine de médecins sont déjà en accord avec cela. En plus ça permet de maintenir en poste les personnes qui connaissent Mayotte. 80% de l’effectif qui était là pendant Chido a été annualisé”, se réjouit Tiphaine Medori.

 Hanifati Boinali, 42 ans, aide soignante depuis 14 ans aux urgences du CHM, sont “service de coeur”. La salle d’attente des urgences.

En attendant de voir les résultats de cette expérimentation, le CHM se prépare à un été difficile. “Le déficit de personnel médical et paramédical va s'accroître d’ici mai, juin”, avertit Tiphaine Medori. “Avec une population qui augmente, des pathologies plus graves suite à la rupture thérapeutique qu’a entraîné Chido, l’arrivée du chikungunya, mais aussi de la bronchiolite, ça va être compliqué. Mais on l’a bien vu avec Irma, le plus dur ce n’est pas pendant le cyclone mais maintenant dans la reconstruction sur la durée”.

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Quand je suis arrivé je me suis demandé où j’étais ?”, raconte Mahamoud Said, à propos de la maternité du Centre hospitalier de Mamoudzou, “voir ces draps blancs partout avec ces femmes installées dans les couloirset toute cette activité, c’était particulier, mais finalement l’accouchement s’est bien déroulé, tout comme la prise en charge”, poursuit l’homme, son nouveau-né dans les bras, ce vendredi 25 avril en milieu d’après-midi.

Le bâtiment des consultations de la maternité à été détruit par le cyclone Chido, les patientes sont donc accueillis dans plusieurs “tipis” installés dans les couloirs. Des structures précaires mais qui offrent malgré tout un minimum d’intimité.

Suite à des complications, lui et sa femme Faiza Boina, ont directement été envoyés à Mamoudzou depuis le centre de soin de Pamandzi, pour qu’elle puisse être suivie par un médecin. “Ce n’est pas normal qu’il n’y ait pas de médecin à Pamandzi, mais si on en réquisitionne un de Mamoudzou, il va leur manquer, alors qu’ils sont déjà en pénurie”, continue Mahamoud Said, conscient de la situation.

Vous étiez au bon endroit au bon moment, parce qu’il arrive que des patients soient délaissés”, lui répond Halima*, une auxiliaire de puériculture, qui travaille depuis plus d’une dizaine d’années au CHM. “On a eu 17 accouchements hier soir, c’était le rush, je devais courir partout”, ajoute-t-elle, “et ce matin je devais rendre visite à plus de 40 bébés toute seule !”.

« On arrive plus à assumer la masse »

Depuis la fermeture des maternités périphériques de Dzoumogné et de Mramadoudou, et depuis Chido, on reçoit tout le monde à Mamoudzou et on n’a pas assez de places. C’était déjà compliqué avant mais là c’est grave, on doit faire avec les moyens du bord”, insiste Halima, tandis qu’une de ses collègues transporte un bébé dans un berceau à travers le couloir. 

Cet après-midi la situation est plutôt calme. Quelques femmes, assises sur des chaises, attendent un rendez-vous avec le médecin, tandis que d’autres récupèrent après leur accouchement, allongées sur des brancards ou sur des lits à l’abri des regards derrière des draps blancs suspendus : les « tipis ». 

Faute de places, ces tipis ont été installés à côté des toilettes, mais aussi des portes d’entrée des différents services et malgré tout, ces installations permettent aux jeunes mères de garder un semblant d’intimité. Une organisation d’urgence qui devient malheureusement la norme. “Rester là pendant trois à quatre jours, pour les patientes c’est compliqué, mais au moins elles ont quand même un endroit”, estime Halima, “des fois on est obligé de les installer sur une chaise ou sur un fauteuil au milieu du couloir”.

On arrive plus à assumer la masse”, constate amèrement Roger Serhal, chef de service au Pôle gynécologie-obstétrique de l’établissement. “Sur l’ensemble des maternités de Mayotte on arrivait à gérer 18.000 consultations par an, dorénavant on ne peut en prendre en charge que 60%. Suite au cyclone Chido on a perdu le bâtiment des consultations, qui nous permettait d’effectuer plus de 10 consultations par jour. Ça a été un coup dur pour moi. On a mis en place des algécos, on a transformé des chambres en lieux de consultations, mais ça ne suffit pas, donc on doit mettre des femmes dans un service couloir” , déplore-t-il.

Des pénuries quotidiennes de médicaments

 Léa Perd et Marine Kouri, sages-femmes au CHM, se questionnent sur leur avenir à Mayotte face aux problèmes rencontrés. Tous les jours Léa doit faire attention aux stocks de médicaments et de matériel qui lui reste à disposition. 

Au manque de place, s’ajoutent le manque de médicaments et de matériel ainsi que la pénurie de personnel. Des problématiques existantes depuis de nombreuses années mais qui ont été exacerbées par le passage de Chido. 

La réserve de pharmacie du port de Longoni a été détruite par le cyclone, obligeant la direction à trouver des alternatives en stockant les médicaments dans différentes pharmacies à travers le territoire, ce qui a paralysé la logistique. De plus, certaines livraisons sont arrivées en retard depuis la métropole, "car elles n’étaient pas prioritaires", indique la direction. Résultat : plus de quatre mois après le cyclone, la situation est toujours compliquée et peine à se décanter.

"Je me suis retrouvée avec une patiente qui avait une hémorragie mais rien pour quantifier les saignements"

Quand on arrive le matin on demande ce qu’il y a de disponible, pas ce qu’il manque”, lance Léa Perd, 26 ans, sage-femme au CHM depuis mars 2023. “Toutes les semaines on subit de courtes pénuries. Dès qu’il nous manque une chose on en récupère une autre et le lendemain c’est un troisième médicament qui est absent. Là par exemple, on a plus de tubes pour faire certaines analyses ou de pansements pour tenir des cathéters donc on bidouille comme on peut”, note-t-elle, désabusée. “Un jour, je me suis retrouvée avec une patiente qui avait une hémorragie mais rien pour quantifier les saignements. Il y a une réelle mise en danger des patientes”.

Ces derniers mois, trois femmes sont décédées à la suite de complications après leur accouchement, notamment en raison d’embolies amniotiques. Une autre femme a été sauvée, après avoir été réanimée au bloc opératoire. “On fait 10.000 accouchements par an, les complications arrivent”, remarque Roger Serhal, qui précise que de nombreuses patientes viennent depuis les Comores sans suivi de grossesse et dans des conditions très difficiles. “On n’est pas à l’abri de nouveaux drames”, observe Halima, inquiète, “pour le nombre de patientes on devrait avoir 25 gynécologues mais on en a peut-être 5 au total”. Une pénurie de personnel qui touche tous les services et toutes les professions.

« A la base je voulais rester à Mayotte, mais la situation ne s’améliore pas »

 Une chambre en pédiatrie aux urgences, qui accueille trois enfants au lieu de deux. Ces derniers mois, trois femmes sont décédées des suites de complications post-accouchement. La pénurie de médicaments, notamment des coagulants, pose un vrai risque sur la vie des patientes.

"Actuellement il nous manque près de 48 sages-femmes. Normalement une sage-femme doit gérer entre 10 et 15 personnes, là elle gère plus de 30 patientes", souligne Roger Serhal. “Le souci c’est qu’il est de plus en plus difficile de trouver de bons médecins car ils vont ailleurs. Pourtant avec la quantité et la difficulté du travail, on a besoin de médecins compétents, sinon ça ne marche pas”. 

Aux conditions de travail difficiles s’ajoutent la situation sécuritaire et la question du logement. Pour le personnel soignant, il est de plus en plus difficile de se projeter à Mayotte sur le long terme. “A la base je voulais rester, j’aime bien Mayotte. Mais la situation ne s’améliore pas. Parfois je me dis que ça va aller mais il suffit d’une garde où on vit quelque chose de grave et on se dit : non je peux pas !”, soupire Léa Perd, qui “compte les jours” avant ses vacances. “A chaque fois on pense que ça ne peut pas être pire, mais au final si ça le devient. Le CHM c’est ça, on touche le fond mais on creuse encore !”.

La salle de repos du personnel est toujours endommagée plus de quatre mois après le cyclone.

Un sentiment partagé à l’étage inférieur, aux urgences. “C’est bon j’ai posé ma disposition, à partir de juillet c’est fini Mayotte”, confie Lamia Louimi, 26 ans, infirmière en poste depuis plus de trois ans au CHM. “Moi aussi, on arrive à bout, on fatigue. C’est un métier difficile et si en plus on n’est pas soutenu c’est compliqué”, partage Léo Lles, 25 ans, qui vient travailler à Mayotte par intermittence depuis deux ans, et qui a le sentiment d’une rupture avec la direction. “Il y a eu des recrutements et des réservistes mais au final ce sont des gens qu’il faut former, ça nous rajoute encore plus de travail au lieu de nous soulager”.

Un manque de personnel qui a entraîné la condamnation d’une aile entière de l’unité d’hospitalisation de courte durée pédiatrique et adulte qui comporte une dizaine de chambres. Les patients se retrouvent donc placés sur des brancards dans les couloirs lorsqu’ils n’ont pas de places dans les “box” : les chambres de consultations. Ces dernières ont été doublées voir triplées pour absorber le plus de monde possible.

Le problème c’est qu’on n’a pas assez de prises à oxygène. Si une personne fait un arrêt je ne peux pas la changer de place, je ne peux pas la brancher à l’oxygène et commencer les massages”, expose Lamia Louimi. “Tu te retrouves à faire une hiérarchie, à faire des choix en fonction de l’état du patient. Celui que tu sens le moins tu le mets près de la prise”. 

Au niveau de la pédiatrie, les chambres ont également été triplées, ce qui rapproche les bébés les uns des autres et qui peut faciliter la dispersion de pathologies.

Des patients installés dans les couloirs des urgences, là encore faute de places.

Les contrats annualisés, une solution ?

Psychologiquement tu prends un coup quand tu vois l’augmentation de la charge de travail”, relève Hanifati Boinali, 42 ans, aide soignante depuis 14 ans au CHM. “Déjà avant Chido c’était compliqué, mais le cyclone n’a pas arrangé les choses, car les locaux sont en train de dégringoler”, poursuit-elle en insistant sur la salle de repos des soignants qui est dans un état d’insalubrité important, avec de l’eau qui s’infiltre à travers le plafond. “Les urgences c’est mon service de coeur, je ne me vois pas autre part, mais en observant le turnovers des infirmiers et des médecins, c’est compliqué. On n’a plus l’envie ni la force de s’investir par rapport aux arrivants, car on sait qu’ils restent que deux trois mois”.

Après 3 années à Mayotte, Tiphaine Medori, désormais cheffe adjointe des urgences, a décidé de rester dans la durée. “On est plusieurs médecins à vouloir nous stabiliser ici et on a une forte volonté de remonter le service”, observe-t-elle, un discours qui tranche avec celui d’une grande partie du personnel interrogé.

Avec le même hôpital pour une population qui ne fait que croître, et avec les dégâts de Chido c’est normal que ça déborde. Là le problème c’est que même les paramédicaux (aides-soignants, infirmiers, brancardiers…) s’en vont également, on a une diminution drastique des ressources humaines. Il faut donc accroître l’attractivité dès maintenant”. Pour cela, elle a mis en place avec la direction des contrats annualisés pour l’année à venir. “L’idée est de dire qu’un médecin fait 50% de son contrat à Mayotte, pour qu’il puisse retrouver la métropole ou La Réunion par exemple s’il le souhaite l’autre partie du temps. Et ça fonctionne, une vingtaine de médecins sont déjà en accord avec cela. En plus ça permet de maintenir en poste les personnes qui connaissent Mayotte. 80% de l’effectif qui était là pendant Chido a été annualisé”, se réjouit Tiphaine Medori.

 Hanifati Boinali, 42 ans, aide soignante depuis 14 ans aux urgences du CHM, sont “service de coeur”. La salle d’attente des urgences.

En attendant de voir les résultats de cette expérimentation, le CHM se prépare à un été difficile. “Le déficit de personnel médical et paramédical va s'accroître d’ici mai, juin”, avertit Tiphaine Medori. “Avec une population qui augmente, des pathologies plus graves suite à la rupture thérapeutique qu’a entraîné Chido, l’arrivée du chikungunya, mais aussi de la bronchiolite, ça va être compliqué. Mais on l’a bien vu avec Irma, le plus dur ce n’est pas pendant le cyclone mais maintenant dans la reconstruction sur la durée”.

No items found.

Quand je suis arrivé je me suis demandé où j’étais ?”, raconte Mahamoud Said, à propos de la maternité du Centre hospitalier de Mamoudzou, “voir ces draps blancs partout avec ces femmes installées dans les couloirset toute cette activité, c’était particulier, mais finalement l’accouchement s’est bien déroulé, tout comme la prise en charge”, poursuit l’homme, son nouveau-né dans les bras, ce vendredi 25 avril en milieu d’après-midi.

Le bâtiment des consultations de la maternité à été détruit par le cyclone Chido, les patientes sont donc accueillis dans plusieurs “tipis” installés dans les couloirs. Des structures précaires mais qui offrent malgré tout un minimum d’intimité.

Suite à des complications, lui et sa femme Faiza Boina, ont directement été envoyés à Mamoudzou depuis le centre de soin de Pamandzi, pour qu’elle puisse être suivie par un médecin. “Ce n’est pas normal qu’il n’y ait pas de médecin à Pamandzi, mais si on en réquisitionne un de Mamoudzou, il va leur manquer, alors qu’ils sont déjà en pénurie”, continue Mahamoud Said, conscient de la situation.

Vous étiez au bon endroit au bon moment, parce qu’il arrive que des patients soient délaissés”, lui répond Halima*, une auxiliaire de puériculture, qui travaille depuis plus d’une dizaine d’années au CHM. “On a eu 17 accouchements hier soir, c’était le rush, je devais courir partout”, ajoute-t-elle, “et ce matin je devais rendre visite à plus de 40 bébés toute seule !”.

« On arrive plus à assumer la masse »

Depuis la fermeture des maternités périphériques de Dzoumogné et de Mramadoudou, et depuis Chido, on reçoit tout le monde à Mamoudzou et on n’a pas assez de places. C’était déjà compliqué avant mais là c’est grave, on doit faire avec les moyens du bord”, insiste Halima, tandis qu’une de ses collègues transporte un bébé dans un berceau à travers le couloir. 

Cet après-midi la situation est plutôt calme. Quelques femmes, assises sur des chaises, attendent un rendez-vous avec le médecin, tandis que d’autres récupèrent après leur accouchement, allongées sur des brancards ou sur des lits à l’abri des regards derrière des draps blancs suspendus : les « tipis ». 

Faute de places, ces tipis ont été installés à côté des toilettes, mais aussi des portes d’entrée des différents services et malgré tout, ces installations permettent aux jeunes mères de garder un semblant d’intimité. Une organisation d’urgence qui devient malheureusement la norme. “Rester là pendant trois à quatre jours, pour les patientes c’est compliqué, mais au moins elles ont quand même un endroit”, estime Halima, “des fois on est obligé de les installer sur une chaise ou sur un fauteuil au milieu du couloir”.

On arrive plus à assumer la masse”, constate amèrement Roger Serhal, chef de service au Pôle gynécologie-obstétrique de l’établissement. “Sur l’ensemble des maternités de Mayotte on arrivait à gérer 18.000 consultations par an, dorénavant on ne peut en prendre en charge que 60%. Suite au cyclone Chido on a perdu le bâtiment des consultations, qui nous permettait d’effectuer plus de 10 consultations par jour. Ça a été un coup dur pour moi. On a mis en place des algécos, on a transformé des chambres en lieux de consultations, mais ça ne suffit pas, donc on doit mettre des femmes dans un service couloir” , déplore-t-il.

Des pénuries quotidiennes de médicaments

 Léa Perd et Marine Kouri, sages-femmes au CHM, se questionnent sur leur avenir à Mayotte face aux problèmes rencontrés. Tous les jours Léa doit faire attention aux stocks de médicaments et de matériel qui lui reste à disposition. 

Au manque de place, s’ajoutent le manque de médicaments et de matériel ainsi que la pénurie de personnel. Des problématiques existantes depuis de nombreuses années mais qui ont été exacerbées par le passage de Chido. 

La réserve de pharmacie du port de Longoni a été détruite par le cyclone, obligeant la direction à trouver des alternatives en stockant les médicaments dans différentes pharmacies à travers le territoire, ce qui a paralysé la logistique. De plus, certaines livraisons sont arrivées en retard depuis la métropole, "car elles n’étaient pas prioritaires", indique la direction. Résultat : plus de quatre mois après le cyclone, la situation est toujours compliquée et peine à se décanter.

"Je me suis retrouvée avec une patiente qui avait une hémorragie mais rien pour quantifier les saignements"

Quand on arrive le matin on demande ce qu’il y a de disponible, pas ce qu’il manque”, lance Léa Perd, 26 ans, sage-femme au CHM depuis mars 2023. “Toutes les semaines on subit de courtes pénuries. Dès qu’il nous manque une chose on en récupère une autre et le lendemain c’est un troisième médicament qui est absent. Là par exemple, on a plus de tubes pour faire certaines analyses ou de pansements pour tenir des cathéters donc on bidouille comme on peut”, note-t-elle, désabusée. “Un jour, je me suis retrouvée avec une patiente qui avait une hémorragie mais rien pour quantifier les saignements. Il y a une réelle mise en danger des patientes”.

Ces derniers mois, trois femmes sont décédées à la suite de complications après leur accouchement, notamment en raison d’embolies amniotiques. Une autre femme a été sauvée, après avoir été réanimée au bloc opératoire. “On fait 10.000 accouchements par an, les complications arrivent”, remarque Roger Serhal, qui précise que de nombreuses patientes viennent depuis les Comores sans suivi de grossesse et dans des conditions très difficiles. “On n’est pas à l’abri de nouveaux drames”, observe Halima, inquiète, “pour le nombre de patientes on devrait avoir 25 gynécologues mais on en a peut-être 5 au total”. Une pénurie de personnel qui touche tous les services et toutes les professions.

« A la base je voulais rester à Mayotte, mais la situation ne s’améliore pas »

 Une chambre en pédiatrie aux urgences, qui accueille trois enfants au lieu de deux. Ces derniers mois, trois femmes sont décédées des suites de complications post-accouchement. La pénurie de médicaments, notamment des coagulants, pose un vrai risque sur la vie des patientes.

"Actuellement il nous manque près de 48 sages-femmes. Normalement une sage-femme doit gérer entre 10 et 15 personnes, là elle gère plus de 30 patientes", souligne Roger Serhal. “Le souci c’est qu’il est de plus en plus difficile de trouver de bons médecins car ils vont ailleurs. Pourtant avec la quantité et la difficulté du travail, on a besoin de médecins compétents, sinon ça ne marche pas”. 

Aux conditions de travail difficiles s’ajoutent la situation sécuritaire et la question du logement. Pour le personnel soignant, il est de plus en plus difficile de se projeter à Mayotte sur le long terme. “A la base je voulais rester, j’aime bien Mayotte. Mais la situation ne s’améliore pas. Parfois je me dis que ça va aller mais il suffit d’une garde où on vit quelque chose de grave et on se dit : non je peux pas !”, soupire Léa Perd, qui “compte les jours” avant ses vacances. “A chaque fois on pense que ça ne peut pas être pire, mais au final si ça le devient. Le CHM c’est ça, on touche le fond mais on creuse encore !”.

La salle de repos du personnel est toujours endommagée plus de quatre mois après le cyclone.

Un sentiment partagé à l’étage inférieur, aux urgences. “C’est bon j’ai posé ma disposition, à partir de juillet c’est fini Mayotte”, confie Lamia Louimi, 26 ans, infirmière en poste depuis plus de trois ans au CHM. “Moi aussi, on arrive à bout, on fatigue. C’est un métier difficile et si en plus on n’est pas soutenu c’est compliqué”, partage Léo Lles, 25 ans, qui vient travailler à Mayotte par intermittence depuis deux ans, et qui a le sentiment d’une rupture avec la direction. “Il y a eu des recrutements et des réservistes mais au final ce sont des gens qu’il faut former, ça nous rajoute encore plus de travail au lieu de nous soulager”.

Un manque de personnel qui a entraîné la condamnation d’une aile entière de l’unité d’hospitalisation de courte durée pédiatrique et adulte qui comporte une dizaine de chambres. Les patients se retrouvent donc placés sur des brancards dans les couloirs lorsqu’ils n’ont pas de places dans les “box” : les chambres de consultations. Ces dernières ont été doublées voir triplées pour absorber le plus de monde possible.

Le problème c’est qu’on n’a pas assez de prises à oxygène. Si une personne fait un arrêt je ne peux pas la changer de place, je ne peux pas la brancher à l’oxygène et commencer les massages”, expose Lamia Louimi. “Tu te retrouves à faire une hiérarchie, à faire des choix en fonction de l’état du patient. Celui que tu sens le moins tu le mets près de la prise”. 

Au niveau de la pédiatrie, les chambres ont également été triplées, ce qui rapproche les bébés les uns des autres et qui peut faciliter la dispersion de pathologies.

Des patients installés dans les couloirs des urgences, là encore faute de places.

Les contrats annualisés, une solution ?

Psychologiquement tu prends un coup quand tu vois l’augmentation de la charge de travail”, relève Hanifati Boinali, 42 ans, aide soignante depuis 14 ans au CHM. “Déjà avant Chido c’était compliqué, mais le cyclone n’a pas arrangé les choses, car les locaux sont en train de dégringoler”, poursuit-elle en insistant sur la salle de repos des soignants qui est dans un état d’insalubrité important, avec de l’eau qui s’infiltre à travers le plafond. “Les urgences c’est mon service de coeur, je ne me vois pas autre part, mais en observant le turnovers des infirmiers et des médecins, c’est compliqué. On n’a plus l’envie ni la force de s’investir par rapport aux arrivants, car on sait qu’ils restent que deux trois mois”.

Après 3 années à Mayotte, Tiphaine Medori, désormais cheffe adjointe des urgences, a décidé de rester dans la durée. “On est plusieurs médecins à vouloir nous stabiliser ici et on a une forte volonté de remonter le service”, observe-t-elle, un discours qui tranche avec celui d’une grande partie du personnel interrogé.

Avec le même hôpital pour une population qui ne fait que croître, et avec les dégâts de Chido c’est normal que ça déborde. Là le problème c’est que même les paramédicaux (aides-soignants, infirmiers, brancardiers…) s’en vont également, on a une diminution drastique des ressources humaines. Il faut donc accroître l’attractivité dès maintenant”. Pour cela, elle a mis en place avec la direction des contrats annualisés pour l’année à venir. “L’idée est de dire qu’un médecin fait 50% de son contrat à Mayotte, pour qu’il puisse retrouver la métropole ou La Réunion par exemple s’il le souhaite l’autre partie du temps. Et ça fonctionne, une vingtaine de médecins sont déjà en accord avec cela. En plus ça permet de maintenir en poste les personnes qui connaissent Mayotte. 80% de l’effectif qui était là pendant Chido a été annualisé”, se réjouit Tiphaine Medori.

 Hanifati Boinali, 42 ans, aide soignante depuis 14 ans aux urgences du CHM, sont “service de coeur”. La salle d’attente des urgences.

En attendant de voir les résultats de cette expérimentation, le CHM se prépare à un été difficile. “Le déficit de personnel médical et paramédical va s'accroître d’ici mai, juin”, avertit Tiphaine Medori. “Avec une population qui augmente, des pathologies plus graves suite à la rupture thérapeutique qu’a entraîné Chido, l’arrivée du chikungunya, mais aussi de la bronchiolite, ça va être compliqué. Mais on l’a bien vu avec Irma, le plus dur ce n’est pas pendant le cyclone mais maintenant dans la reconstruction sur la durée”.

No items found.

Quand je suis arrivé je me suis demandé où j’étais ?”, raconte Mahamoud Said, à propos de la maternité du Centre hospitalier de Mamoudzou, “voir ces draps blancs partout avec ces femmes installées dans les couloirset toute cette activité, c’était particulier, mais finalement l’accouchement s’est bien déroulé, tout comme la prise en charge”, poursuit l’homme, son nouveau-né dans les bras, ce vendredi 25 avril en milieu d’après-midi.

Le bâtiment des consultations de la maternité à été détruit par le cyclone Chido, les patientes sont donc accueillis dans plusieurs “tipis” installés dans les couloirs. Des structures précaires mais qui offrent malgré tout un minimum d’intimité.

Suite à des complications, lui et sa femme Faiza Boina, ont directement été envoyés à Mamoudzou depuis le centre de soin de Pamandzi, pour qu’elle puisse être suivie par un médecin. “Ce n’est pas normal qu’il n’y ait pas de médecin à Pamandzi, mais si on en réquisitionne un de Mamoudzou, il va leur manquer, alors qu’ils sont déjà en pénurie”, continue Mahamoud Said, conscient de la situation.

Vous étiez au bon endroit au bon moment, parce qu’il arrive que des patients soient délaissés”, lui répond Halima*, une auxiliaire de puériculture, qui travaille depuis plus d’une dizaine d’années au CHM. “On a eu 17 accouchements hier soir, c’était le rush, je devais courir partout”, ajoute-t-elle, “et ce matin je devais rendre visite à plus de 40 bébés toute seule !”.

« On arrive plus à assumer la masse »

Depuis la fermeture des maternités périphériques de Dzoumogné et de Mramadoudou, et depuis Chido, on reçoit tout le monde à Mamoudzou et on n’a pas assez de places. C’était déjà compliqué avant mais là c’est grave, on doit faire avec les moyens du bord”, insiste Halima, tandis qu’une de ses collègues transporte un bébé dans un berceau à travers le couloir. 

Cet après-midi la situation est plutôt calme. Quelques femmes, assises sur des chaises, attendent un rendez-vous avec le médecin, tandis que d’autres récupèrent après leur accouchement, allongées sur des brancards ou sur des lits à l’abri des regards derrière des draps blancs suspendus : les « tipis ». 

Faute de places, ces tipis ont été installés à côté des toilettes, mais aussi des portes d’entrée des différents services et malgré tout, ces installations permettent aux jeunes mères de garder un semblant d’intimité. Une organisation d’urgence qui devient malheureusement la norme. “Rester là pendant trois à quatre jours, pour les patientes c’est compliqué, mais au moins elles ont quand même un endroit”, estime Halima, “des fois on est obligé de les installer sur une chaise ou sur un fauteuil au milieu du couloir”.

On arrive plus à assumer la masse”, constate amèrement Roger Serhal, chef de service au Pôle gynécologie-obstétrique de l’établissement. “Sur l’ensemble des maternités de Mayotte on arrivait à gérer 18.000 consultations par an, dorénavant on ne peut en prendre en charge que 60%. Suite au cyclone Chido on a perdu le bâtiment des consultations, qui nous permettait d’effectuer plus de 10 consultations par jour. Ça a été un coup dur pour moi. On a mis en place des algécos, on a transformé des chambres en lieux de consultations, mais ça ne suffit pas, donc on doit mettre des femmes dans un service couloir” , déplore-t-il.

Des pénuries quotidiennes de médicaments

 Léa Perd et Marine Kouri, sages-femmes au CHM, se questionnent sur leur avenir à Mayotte face aux problèmes rencontrés. Tous les jours Léa doit faire attention aux stocks de médicaments et de matériel qui lui reste à disposition. 

Au manque de place, s’ajoutent le manque de médicaments et de matériel ainsi que la pénurie de personnel. Des problématiques existantes depuis de nombreuses années mais qui ont été exacerbées par le passage de Chido. 

La réserve de pharmacie du port de Longoni a été détruite par le cyclone, obligeant la direction à trouver des alternatives en stockant les médicaments dans différentes pharmacies à travers le territoire, ce qui a paralysé la logistique. De plus, certaines livraisons sont arrivées en retard depuis la métropole, "car elles n’étaient pas prioritaires", indique la direction. Résultat : plus de quatre mois après le cyclone, la situation est toujours compliquée et peine à se décanter.

"Je me suis retrouvée avec une patiente qui avait une hémorragie mais rien pour quantifier les saignements"

Quand on arrive le matin on demande ce qu’il y a de disponible, pas ce qu’il manque”, lance Léa Perd, 26 ans, sage-femme au CHM depuis mars 2023. “Toutes les semaines on subit de courtes pénuries. Dès qu’il nous manque une chose on en récupère une autre et le lendemain c’est un troisième médicament qui est absent. Là par exemple, on a plus de tubes pour faire certaines analyses ou de pansements pour tenir des cathéters donc on bidouille comme on peut”, note-t-elle, désabusée. “Un jour, je me suis retrouvée avec une patiente qui avait une hémorragie mais rien pour quantifier les saignements. Il y a une réelle mise en danger des patientes”.

Ces derniers mois, trois femmes sont décédées à la suite de complications après leur accouchement, notamment en raison d’embolies amniotiques. Une autre femme a été sauvée, après avoir été réanimée au bloc opératoire. “On fait 10.000 accouchements par an, les complications arrivent”, remarque Roger Serhal, qui précise que de nombreuses patientes viennent depuis les Comores sans suivi de grossesse et dans des conditions très difficiles. “On n’est pas à l’abri de nouveaux drames”, observe Halima, inquiète, “pour le nombre de patientes on devrait avoir 25 gynécologues mais on en a peut-être 5 au total”. Une pénurie de personnel qui touche tous les services et toutes les professions.

« A la base je voulais rester à Mayotte, mais la situation ne s’améliore pas »

 Une chambre en pédiatrie aux urgences, qui accueille trois enfants au lieu de deux. Ces derniers mois, trois femmes sont décédées des suites de complications post-accouchement. La pénurie de médicaments, notamment des coagulants, pose un vrai risque sur la vie des patientes.

"Actuellement il nous manque près de 48 sages-femmes. Normalement une sage-femme doit gérer entre 10 et 15 personnes, là elle gère plus de 30 patientes", souligne Roger Serhal. “Le souci c’est qu’il est de plus en plus difficile de trouver de bons médecins car ils vont ailleurs. Pourtant avec la quantité et la difficulté du travail, on a besoin de médecins compétents, sinon ça ne marche pas”. 

Aux conditions de travail difficiles s’ajoutent la situation sécuritaire et la question du logement. Pour le personnel soignant, il est de plus en plus difficile de se projeter à Mayotte sur le long terme. “A la base je voulais rester, j’aime bien Mayotte. Mais la situation ne s’améliore pas. Parfois je me dis que ça va aller mais il suffit d’une garde où on vit quelque chose de grave et on se dit : non je peux pas !”, soupire Léa Perd, qui “compte les jours” avant ses vacances. “A chaque fois on pense que ça ne peut pas être pire, mais au final si ça le devient. Le CHM c’est ça, on touche le fond mais on creuse encore !”.

La salle de repos du personnel est toujours endommagée plus de quatre mois après le cyclone.

Un sentiment partagé à l’étage inférieur, aux urgences. “C’est bon j’ai posé ma disposition, à partir de juillet c’est fini Mayotte”, confie Lamia Louimi, 26 ans, infirmière en poste depuis plus de trois ans au CHM. “Moi aussi, on arrive à bout, on fatigue. C’est un métier difficile et si en plus on n’est pas soutenu c’est compliqué”, partage Léo Lles, 25 ans, qui vient travailler à Mayotte par intermittence depuis deux ans, et qui a le sentiment d’une rupture avec la direction. “Il y a eu des recrutements et des réservistes mais au final ce sont des gens qu’il faut former, ça nous rajoute encore plus de travail au lieu de nous soulager”.

Un manque de personnel qui a entraîné la condamnation d’une aile entière de l’unité d’hospitalisation de courte durée pédiatrique et adulte qui comporte une dizaine de chambres. Les patients se retrouvent donc placés sur des brancards dans les couloirs lorsqu’ils n’ont pas de places dans les “box” : les chambres de consultations. Ces dernières ont été doublées voir triplées pour absorber le plus de monde possible.

Le problème c’est qu’on n’a pas assez de prises à oxygène. Si une personne fait un arrêt je ne peux pas la changer de place, je ne peux pas la brancher à l’oxygène et commencer les massages”, expose Lamia Louimi. “Tu te retrouves à faire une hiérarchie, à faire des choix en fonction de l’état du patient. Celui que tu sens le moins tu le mets près de la prise”. 

Au niveau de la pédiatrie, les chambres ont également été triplées, ce qui rapproche les bébés les uns des autres et qui peut faciliter la dispersion de pathologies.

Des patients installés dans les couloirs des urgences, là encore faute de places.

Les contrats annualisés, une solution ?

Psychologiquement tu prends un coup quand tu vois l’augmentation de la charge de travail”, relève Hanifati Boinali, 42 ans, aide soignante depuis 14 ans au CHM. “Déjà avant Chido c’était compliqué, mais le cyclone n’a pas arrangé les choses, car les locaux sont en train de dégringoler”, poursuit-elle en insistant sur la salle de repos des soignants qui est dans un état d’insalubrité important, avec de l’eau qui s’infiltre à travers le plafond. “Les urgences c’est mon service de coeur, je ne me vois pas autre part, mais en observant le turnovers des infirmiers et des médecins, c’est compliqué. On n’a plus l’envie ni la force de s’investir par rapport aux arrivants, car on sait qu’ils restent que deux trois mois”.

Après 3 années à Mayotte, Tiphaine Medori, désormais cheffe adjointe des urgences, a décidé de rester dans la durée. “On est plusieurs médecins à vouloir nous stabiliser ici et on a une forte volonté de remonter le service”, observe-t-elle, un discours qui tranche avec celui d’une grande partie du personnel interrogé.

Avec le même hôpital pour une population qui ne fait que croître, et avec les dégâts de Chido c’est normal que ça déborde. Là le problème c’est que même les paramédicaux (aides-soignants, infirmiers, brancardiers…) s’en vont également, on a une diminution drastique des ressources humaines. Il faut donc accroître l’attractivité dès maintenant”. Pour cela, elle a mis en place avec la direction des contrats annualisés pour l’année à venir. “L’idée est de dire qu’un médecin fait 50% de son contrat à Mayotte, pour qu’il puisse retrouver la métropole ou La Réunion par exemple s’il le souhaite l’autre partie du temps. Et ça fonctionne, une vingtaine de médecins sont déjà en accord avec cela. En plus ça permet de maintenir en poste les personnes qui connaissent Mayotte. 80% de l’effectif qui était là pendant Chido a été annualisé”, se réjouit Tiphaine Medori.

 Hanifati Boinali, 42 ans, aide soignante depuis 14 ans aux urgences du CHM, sont “service de coeur”. La salle d’attente des urgences.

En attendant de voir les résultats de cette expérimentation, le CHM se prépare à un été difficile. “Le déficit de personnel médical et paramédical va s'accroître d’ici mai, juin”, avertit Tiphaine Medori. “Avec une population qui augmente, des pathologies plus graves suite à la rupture thérapeutique qu’a entraîné Chido, l’arrivée du chikungunya, mais aussi de la bronchiolite, ça va être compliqué. Mais on l’a bien vu avec Irma, le plus dur ce n’est pas pendant le cyclone mais maintenant dans la reconstruction sur la durée”.

No items found.

Quand je suis arrivé je me suis demandé où j’étais ?”, raconte Mahamoud Said, à propos de la maternité du Centre hospitalier de Mamoudzou, “voir ces draps blancs partout avec ces femmes installées dans les couloirset toute cette activité, c’était particulier, mais finalement l’accouchement s’est bien déroulé, tout comme la prise en charge”, poursuit l’homme, son nouveau-né dans les bras, ce vendredi 25 avril en milieu d’après-midi.

Le bâtiment des consultations de la maternité à été détruit par le cyclone Chido, les patientes sont donc accueillis dans plusieurs “tipis” installés dans les couloirs. Des structures précaires mais qui offrent malgré tout un minimum d’intimité.

Suite à des complications, lui et sa femme Faiza Boina, ont directement été envoyés à Mamoudzou depuis le centre de soin de Pamandzi, pour qu’elle puisse être suivie par un médecin. “Ce n’est pas normal qu’il n’y ait pas de médecin à Pamandzi, mais si on en réquisitionne un de Mamoudzou, il va leur manquer, alors qu’ils sont déjà en pénurie”, continue Mahamoud Said, conscient de la situation.

Vous étiez au bon endroit au bon moment, parce qu’il arrive que des patients soient délaissés”, lui répond Halima*, une auxiliaire de puériculture, qui travaille depuis plus d’une dizaine d’années au CHM. “On a eu 17 accouchements hier soir, c’était le rush, je devais courir partout”, ajoute-t-elle, “et ce matin je devais rendre visite à plus de 40 bébés toute seule !”.

« On arrive plus à assumer la masse »

Depuis la fermeture des maternités périphériques de Dzoumogné et de Mramadoudou, et depuis Chido, on reçoit tout le monde à Mamoudzou et on n’a pas assez de places. C’était déjà compliqué avant mais là c’est grave, on doit faire avec les moyens du bord”, insiste Halima, tandis qu’une de ses collègues transporte un bébé dans un berceau à travers le couloir. 

Cet après-midi la situation est plutôt calme. Quelques femmes, assises sur des chaises, attendent un rendez-vous avec le médecin, tandis que d’autres récupèrent après leur accouchement, allongées sur des brancards ou sur des lits à l’abri des regards derrière des draps blancs suspendus : les « tipis ». 

Faute de places, ces tipis ont été installés à côté des toilettes, mais aussi des portes d’entrée des différents services et malgré tout, ces installations permettent aux jeunes mères de garder un semblant d’intimité. Une organisation d’urgence qui devient malheureusement la norme. “Rester là pendant trois à quatre jours, pour les patientes c’est compliqué, mais au moins elles ont quand même un endroit”, estime Halima, “des fois on est obligé de les installer sur une chaise ou sur un fauteuil au milieu du couloir”.

On arrive plus à assumer la masse”, constate amèrement Roger Serhal, chef de service au Pôle gynécologie-obstétrique de l’établissement. “Sur l’ensemble des maternités de Mayotte on arrivait à gérer 18.000 consultations par an, dorénavant on ne peut en prendre en charge que 60%. Suite au cyclone Chido on a perdu le bâtiment des consultations, qui nous permettait d’effectuer plus de 10 consultations par jour. Ça a été un coup dur pour moi. On a mis en place des algécos, on a transformé des chambres en lieux de consultations, mais ça ne suffit pas, donc on doit mettre des femmes dans un service couloir” , déplore-t-il.

Des pénuries quotidiennes de médicaments

 Léa Perd et Marine Kouri, sages-femmes au CHM, se questionnent sur leur avenir à Mayotte face aux problèmes rencontrés. Tous les jours Léa doit faire attention aux stocks de médicaments et de matériel qui lui reste à disposition. 

Au manque de place, s’ajoutent le manque de médicaments et de matériel ainsi que la pénurie de personnel. Des problématiques existantes depuis de nombreuses années mais qui ont été exacerbées par le passage de Chido. 

La réserve de pharmacie du port de Longoni a été détruite par le cyclone, obligeant la direction à trouver des alternatives en stockant les médicaments dans différentes pharmacies à travers le territoire, ce qui a paralysé la logistique. De plus, certaines livraisons sont arrivées en retard depuis la métropole, "car elles n’étaient pas prioritaires", indique la direction. Résultat : plus de quatre mois après le cyclone, la situation est toujours compliquée et peine à se décanter.

"Je me suis retrouvée avec une patiente qui avait une hémorragie mais rien pour quantifier les saignements"

Quand on arrive le matin on demande ce qu’il y a de disponible, pas ce qu’il manque”, lance Léa Perd, 26 ans, sage-femme au CHM depuis mars 2023. “Toutes les semaines on subit de courtes pénuries. Dès qu’il nous manque une chose on en récupère une autre et le lendemain c’est un troisième médicament qui est absent. Là par exemple, on a plus de tubes pour faire certaines analyses ou de pansements pour tenir des cathéters donc on bidouille comme on peut”, note-t-elle, désabusée. “Un jour, je me suis retrouvée avec une patiente qui avait une hémorragie mais rien pour quantifier les saignements. Il y a une réelle mise en danger des patientes”.

Ces derniers mois, trois femmes sont décédées à la suite de complications après leur accouchement, notamment en raison d’embolies amniotiques. Une autre femme a été sauvée, après avoir été réanimée au bloc opératoire. “On fait 10.000 accouchements par an, les complications arrivent”, remarque Roger Serhal, qui précise que de nombreuses patientes viennent depuis les Comores sans suivi de grossesse et dans des conditions très difficiles. “On n’est pas à l’abri de nouveaux drames”, observe Halima, inquiète, “pour le nombre de patientes on devrait avoir 25 gynécologues mais on en a peut-être 5 au total”. Une pénurie de personnel qui touche tous les services et toutes les professions.

« A la base je voulais rester à Mayotte, mais la situation ne s’améliore pas »

 Une chambre en pédiatrie aux urgences, qui accueille trois enfants au lieu de deux. Ces derniers mois, trois femmes sont décédées des suites de complications post-accouchement. La pénurie de médicaments, notamment des coagulants, pose un vrai risque sur la vie des patientes.

"Actuellement il nous manque près de 48 sages-femmes. Normalement une sage-femme doit gérer entre 10 et 15 personnes, là elle gère plus de 30 patientes", souligne Roger Serhal. “Le souci c’est qu’il est de plus en plus difficile de trouver de bons médecins car ils vont ailleurs. Pourtant avec la quantité et la difficulté du travail, on a besoin de médecins compétents, sinon ça ne marche pas”. 

Aux conditions de travail difficiles s’ajoutent la situation sécuritaire et la question du logement. Pour le personnel soignant, il est de plus en plus difficile de se projeter à Mayotte sur le long terme. “A la base je voulais rester, j’aime bien Mayotte. Mais la situation ne s’améliore pas. Parfois je me dis que ça va aller mais il suffit d’une garde où on vit quelque chose de grave et on se dit : non je peux pas !”, soupire Léa Perd, qui “compte les jours” avant ses vacances. “A chaque fois on pense que ça ne peut pas être pire, mais au final si ça le devient. Le CHM c’est ça, on touche le fond mais on creuse encore !”.

La salle de repos du personnel est toujours endommagée plus de quatre mois après le cyclone.

Un sentiment partagé à l’étage inférieur, aux urgences. “C’est bon j’ai posé ma disposition, à partir de juillet c’est fini Mayotte”, confie Lamia Louimi, 26 ans, infirmière en poste depuis plus de trois ans au CHM. “Moi aussi, on arrive à bout, on fatigue. C’est un métier difficile et si en plus on n’est pas soutenu c’est compliqué”, partage Léo Lles, 25 ans, qui vient travailler à Mayotte par intermittence depuis deux ans, et qui a le sentiment d’une rupture avec la direction. “Il y a eu des recrutements et des réservistes mais au final ce sont des gens qu’il faut former, ça nous rajoute encore plus de travail au lieu de nous soulager”.

Un manque de personnel qui a entraîné la condamnation d’une aile entière de l’unité d’hospitalisation de courte durée pédiatrique et adulte qui comporte une dizaine de chambres. Les patients se retrouvent donc placés sur des brancards dans les couloirs lorsqu’ils n’ont pas de places dans les “box” : les chambres de consultations. Ces dernières ont été doublées voir triplées pour absorber le plus de monde possible.

Le problème c’est qu’on n’a pas assez de prises à oxygène. Si une personne fait un arrêt je ne peux pas la changer de place, je ne peux pas la brancher à l’oxygène et commencer les massages”, expose Lamia Louimi. “Tu te retrouves à faire une hiérarchie, à faire des choix en fonction de l’état du patient. Celui que tu sens le moins tu le mets près de la prise”. 

Au niveau de la pédiatrie, les chambres ont également été triplées, ce qui rapproche les bébés les uns des autres et qui peut faciliter la dispersion de pathologies.

Des patients installés dans les couloirs des urgences, là encore faute de places.

Les contrats annualisés, une solution ?

Psychologiquement tu prends un coup quand tu vois l’augmentation de la charge de travail”, relève Hanifati Boinali, 42 ans, aide soignante depuis 14 ans au CHM. “Déjà avant Chido c’était compliqué, mais le cyclone n’a pas arrangé les choses, car les locaux sont en train de dégringoler”, poursuit-elle en insistant sur la salle de repos des soignants qui est dans un état d’insalubrité important, avec de l’eau qui s’infiltre à travers le plafond. “Les urgences c’est mon service de coeur, je ne me vois pas autre part, mais en observant le turnovers des infirmiers et des médecins, c’est compliqué. On n’a plus l’envie ni la force de s’investir par rapport aux arrivants, car on sait qu’ils restent que deux trois mois”.

Après 3 années à Mayotte, Tiphaine Medori, désormais cheffe adjointe des urgences, a décidé de rester dans la durée. “On est plusieurs médecins à vouloir nous stabiliser ici et on a une forte volonté de remonter le service”, observe-t-elle, un discours qui tranche avec celui d’une grande partie du personnel interrogé.

Avec le même hôpital pour une population qui ne fait que croître, et avec les dégâts de Chido c’est normal que ça déborde. Là le problème c’est que même les paramédicaux (aides-soignants, infirmiers, brancardiers…) s’en vont également, on a une diminution drastique des ressources humaines. Il faut donc accroître l’attractivité dès maintenant”. Pour cela, elle a mis en place avec la direction des contrats annualisés pour l’année à venir. “L’idée est de dire qu’un médecin fait 50% de son contrat à Mayotte, pour qu’il puisse retrouver la métropole ou La Réunion par exemple s’il le souhaite l’autre partie du temps. Et ça fonctionne, une vingtaine de médecins sont déjà en accord avec cela. En plus ça permet de maintenir en poste les personnes qui connaissent Mayotte. 80% de l’effectif qui était là pendant Chido a été annualisé”, se réjouit Tiphaine Medori.

 Hanifati Boinali, 42 ans, aide soignante depuis 14 ans aux urgences du CHM, sont “service de coeur”. La salle d’attente des urgences.

En attendant de voir les résultats de cette expérimentation, le CHM se prépare à un été difficile. “Le déficit de personnel médical et paramédical va s'accroître d’ici mai, juin”, avertit Tiphaine Medori. “Avec une population qui augmente, des pathologies plus graves suite à la rupture thérapeutique qu’a entraîné Chido, l’arrivée du chikungunya, mais aussi de la bronchiolite, ça va être compliqué. Mais on l’a bien vu avec Irma, le plus dur ce n’est pas pendant le cyclone mais maintenant dans la reconstruction sur la durée”.

No items found.

Quand je suis arrivé je me suis demandé où j’étais ?”, raconte Mahamoud Said, à propos de la maternité du Centre hospitalier de Mamoudzou, “voir ces draps blancs partout avec ces femmes installées dans les couloirset toute cette activité, c’était particulier, mais finalement l’accouchement s’est bien déroulé, tout comme la prise en charge”, poursuit l’homme, son nouveau-né dans les bras, ce vendredi 25 avril en milieu d’après-midi.

Le bâtiment des consultations de la maternité à été détruit par le cyclone Chido, les patientes sont donc accueillis dans plusieurs “tipis” installés dans les couloirs. Des structures précaires mais qui offrent malgré tout un minimum d’intimité.

Suite à des complications, lui et sa femme Faiza Boina, ont directement été envoyés à Mamoudzou depuis le centre de soin de Pamandzi, pour qu’elle puisse être suivie par un médecin. “Ce n’est pas normal qu’il n’y ait pas de médecin à Pamandzi, mais si on en réquisitionne un de Mamoudzou, il va leur manquer, alors qu’ils sont déjà en pénurie”, continue Mahamoud Said, conscient de la situation.

Vous étiez au bon endroit au bon moment, parce qu’il arrive que des patients soient délaissés”, lui répond Halima*, une auxiliaire de puériculture, qui travaille depuis plus d’une dizaine d’années au CHM. “On a eu 17 accouchements hier soir, c’était le rush, je devais courir partout”, ajoute-t-elle, “et ce matin je devais rendre visite à plus de 40 bébés toute seule !”.

« On arrive plus à assumer la masse »

Depuis la fermeture des maternités périphériques de Dzoumogné et de Mramadoudou, et depuis Chido, on reçoit tout le monde à Mamoudzou et on n’a pas assez de places. C’était déjà compliqué avant mais là c’est grave, on doit faire avec les moyens du bord”, insiste Halima, tandis qu’une de ses collègues transporte un bébé dans un berceau à travers le couloir. 

Cet après-midi la situation est plutôt calme. Quelques femmes, assises sur des chaises, attendent un rendez-vous avec le médecin, tandis que d’autres récupèrent après leur accouchement, allongées sur des brancards ou sur des lits à l’abri des regards derrière des draps blancs suspendus : les « tipis ». 

Faute de places, ces tipis ont été installés à côté des toilettes, mais aussi des portes d’entrée des différents services et malgré tout, ces installations permettent aux jeunes mères de garder un semblant d’intimité. Une organisation d’urgence qui devient malheureusement la norme. “Rester là pendant trois à quatre jours, pour les patientes c’est compliqué, mais au moins elles ont quand même un endroit”, estime Halima, “des fois on est obligé de les installer sur une chaise ou sur un fauteuil au milieu du couloir”.

On arrive plus à assumer la masse”, constate amèrement Roger Serhal, chef de service au Pôle gynécologie-obstétrique de l’établissement. “Sur l’ensemble des maternités de Mayotte on arrivait à gérer 18.000 consultations par an, dorénavant on ne peut en prendre en charge que 60%. Suite au cyclone Chido on a perdu le bâtiment des consultations, qui nous permettait d’effectuer plus de 10 consultations par jour. Ça a été un coup dur pour moi. On a mis en place des algécos, on a transformé des chambres en lieux de consultations, mais ça ne suffit pas, donc on doit mettre des femmes dans un service couloir” , déplore-t-il.

Des pénuries quotidiennes de médicaments

 Léa Perd et Marine Kouri, sages-femmes au CHM, se questionnent sur leur avenir à Mayotte face aux problèmes rencontrés. Tous les jours Léa doit faire attention aux stocks de médicaments et de matériel qui lui reste à disposition. 

Au manque de place, s’ajoutent le manque de médicaments et de matériel ainsi que la pénurie de personnel. Des problématiques existantes depuis de nombreuses années mais qui ont été exacerbées par le passage de Chido. 

La réserve de pharmacie du port de Longoni a été détruite par le cyclone, obligeant la direction à trouver des alternatives en stockant les médicaments dans différentes pharmacies à travers le territoire, ce qui a paralysé la logistique. De plus, certaines livraisons sont arrivées en retard depuis la métropole, "car elles n’étaient pas prioritaires", indique la direction. Résultat : plus de quatre mois après le cyclone, la situation est toujours compliquée et peine à se décanter.

"Je me suis retrouvée avec une patiente qui avait une hémorragie mais rien pour quantifier les saignements"

Quand on arrive le matin on demande ce qu’il y a de disponible, pas ce qu’il manque”, lance Léa Perd, 26 ans, sage-femme au CHM depuis mars 2023. “Toutes les semaines on subit de courtes pénuries. Dès qu’il nous manque une chose on en récupère une autre et le lendemain c’est un troisième médicament qui est absent. Là par exemple, on a plus de tubes pour faire certaines analyses ou de pansements pour tenir des cathéters donc on bidouille comme on peut”, note-t-elle, désabusée. “Un jour, je me suis retrouvée avec une patiente qui avait une hémorragie mais rien pour quantifier les saignements. Il y a une réelle mise en danger des patientes”.

Ces derniers mois, trois femmes sont décédées à la suite de complications après leur accouchement, notamment en raison d’embolies amniotiques. Une autre femme a été sauvée, après avoir été réanimée au bloc opératoire. “On fait 10.000 accouchements par an, les complications arrivent”, remarque Roger Serhal, qui précise que de nombreuses patientes viennent depuis les Comores sans suivi de grossesse et dans des conditions très difficiles. “On n’est pas à l’abri de nouveaux drames”, observe Halima, inquiète, “pour le nombre de patientes on devrait avoir 25 gynécologues mais on en a peut-être 5 au total”. Une pénurie de personnel qui touche tous les services et toutes les professions.

« A la base je voulais rester à Mayotte, mais la situation ne s’améliore pas »

 Une chambre en pédiatrie aux urgences, qui accueille trois enfants au lieu de deux. Ces derniers mois, trois femmes sont décédées des suites de complications post-accouchement. La pénurie de médicaments, notamment des coagulants, pose un vrai risque sur la vie des patientes.

"Actuellement il nous manque près de 48 sages-femmes. Normalement une sage-femme doit gérer entre 10 et 15 personnes, là elle gère plus de 30 patientes", souligne Roger Serhal. “Le souci c’est qu’il est de plus en plus difficile de trouver de bons médecins car ils vont ailleurs. Pourtant avec la quantité et la difficulté du travail, on a besoin de médecins compétents, sinon ça ne marche pas”. 

Aux conditions de travail difficiles s’ajoutent la situation sécuritaire et la question du logement. Pour le personnel soignant, il est de plus en plus difficile de se projeter à Mayotte sur le long terme. “A la base je voulais rester, j’aime bien Mayotte. Mais la situation ne s’améliore pas. Parfois je me dis que ça va aller mais il suffit d’une garde où on vit quelque chose de grave et on se dit : non je peux pas !”, soupire Léa Perd, qui “compte les jours” avant ses vacances. “A chaque fois on pense que ça ne peut pas être pire, mais au final si ça le devient. Le CHM c’est ça, on touche le fond mais on creuse encore !”.

La salle de repos du personnel est toujours endommagée plus de quatre mois après le cyclone.

Un sentiment partagé à l’étage inférieur, aux urgences. “C’est bon j’ai posé ma disposition, à partir de juillet c’est fini Mayotte”, confie Lamia Louimi, 26 ans, infirmière en poste depuis plus de trois ans au CHM. “Moi aussi, on arrive à bout, on fatigue. C’est un métier difficile et si en plus on n’est pas soutenu c’est compliqué”, partage Léo Lles, 25 ans, qui vient travailler à Mayotte par intermittence depuis deux ans, et qui a le sentiment d’une rupture avec la direction. “Il y a eu des recrutements et des réservistes mais au final ce sont des gens qu’il faut former, ça nous rajoute encore plus de travail au lieu de nous soulager”.

Un manque de personnel qui a entraîné la condamnation d’une aile entière de l’unité d’hospitalisation de courte durée pédiatrique et adulte qui comporte une dizaine de chambres. Les patients se retrouvent donc placés sur des brancards dans les couloirs lorsqu’ils n’ont pas de places dans les “box” : les chambres de consultations. Ces dernières ont été doublées voir triplées pour absorber le plus de monde possible.

Le problème c’est qu’on n’a pas assez de prises à oxygène. Si une personne fait un arrêt je ne peux pas la changer de place, je ne peux pas la brancher à l’oxygène et commencer les massages”, expose Lamia Louimi. “Tu te retrouves à faire une hiérarchie, à faire des choix en fonction de l’état du patient. Celui que tu sens le moins tu le mets près de la prise”. 

Au niveau de la pédiatrie, les chambres ont également été triplées, ce qui rapproche les bébés les uns des autres et qui peut faciliter la dispersion de pathologies.

Des patients installés dans les couloirs des urgences, là encore faute de places.

Les contrats annualisés, une solution ?

Psychologiquement tu prends un coup quand tu vois l’augmentation de la charge de travail”, relève Hanifati Boinali, 42 ans, aide soignante depuis 14 ans au CHM. “Déjà avant Chido c’était compliqué, mais le cyclone n’a pas arrangé les choses, car les locaux sont en train de dégringoler”, poursuit-elle en insistant sur la salle de repos des soignants qui est dans un état d’insalubrité important, avec de l’eau qui s’infiltre à travers le plafond. “Les urgences c’est mon service de coeur, je ne me vois pas autre part, mais en observant le turnovers des infirmiers et des médecins, c’est compliqué. On n’a plus l’envie ni la force de s’investir par rapport aux arrivants, car on sait qu’ils restent que deux trois mois”.

Après 3 années à Mayotte, Tiphaine Medori, désormais cheffe adjointe des urgences, a décidé de rester dans la durée. “On est plusieurs médecins à vouloir nous stabiliser ici et on a une forte volonté de remonter le service”, observe-t-elle, un discours qui tranche avec celui d’une grande partie du personnel interrogé.

Avec le même hôpital pour une population qui ne fait que croître, et avec les dégâts de Chido c’est normal que ça déborde. Là le problème c’est que même les paramédicaux (aides-soignants, infirmiers, brancardiers…) s’en vont également, on a une diminution drastique des ressources humaines. Il faut donc accroître l’attractivité dès maintenant”. Pour cela, elle a mis en place avec la direction des contrats annualisés pour l’année à venir. “L’idée est de dire qu’un médecin fait 50% de son contrat à Mayotte, pour qu’il puisse retrouver la métropole ou La Réunion par exemple s’il le souhaite l’autre partie du temps. Et ça fonctionne, une vingtaine de médecins sont déjà en accord avec cela. En plus ça permet de maintenir en poste les personnes qui connaissent Mayotte. 80% de l’effectif qui était là pendant Chido a été annualisé”, se réjouit Tiphaine Medori.

 Hanifati Boinali, 42 ans, aide soignante depuis 14 ans aux urgences du CHM, sont “service de coeur”. La salle d’attente des urgences.

En attendant de voir les résultats de cette expérimentation, le CHM se prépare à un été difficile. “Le déficit de personnel médical et paramédical va s'accroître d’ici mai, juin”, avertit Tiphaine Medori. “Avec une population qui augmente, des pathologies plus graves suite à la rupture thérapeutique qu’a entraîné Chido, l’arrivée du chikungunya, mais aussi de la bronchiolite, ça va être compliqué. Mais on l’a bien vu avec Irma, le plus dur ce n’est pas pendant le cyclone mais maintenant dans la reconstruction sur la durée”.

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Quand je suis arrivé je me suis demandé où j’étais ?”, raconte Mahamoud Said, à propos de la maternité du Centre hospitalier de Mamoudzou, “voir ces draps blancs partout avec ces femmes installées dans les couloirset toute cette activité, c’était particulier, mais finalement l’accouchement s’est bien déroulé, tout comme la prise en charge”, poursuit l’homme, son nouveau-né dans les bras, ce vendredi 25 avril en milieu d’après-midi.

Le bâtiment des consultations de la maternité à été détruit par le cyclone Chido, les patientes sont donc accueillis dans plusieurs “tipis” installés dans les couloirs. Des structures précaires mais qui offrent malgré tout un minimum d’intimité.

Suite à des complications, lui et sa femme Faiza Boina, ont directement été envoyés à Mamoudzou depuis le centre de soin de Pamandzi, pour qu’elle puisse être suivie par un médecin. “Ce n’est pas normal qu’il n’y ait pas de médecin à Pamandzi, mais si on en réquisitionne un de Mamoudzou, il va leur manquer, alors qu’ils sont déjà en pénurie”, continue Mahamoud Said, conscient de la situation.

Vous étiez au bon endroit au bon moment, parce qu’il arrive que des patients soient délaissés”, lui répond Halima*, une auxiliaire de puériculture, qui travaille depuis plus d’une dizaine d’années au CHM. “On a eu 17 accouchements hier soir, c’était le rush, je devais courir partout”, ajoute-t-elle, “et ce matin je devais rendre visite à plus de 40 bébés toute seule !”.

« On arrive plus à assumer la masse »

Depuis la fermeture des maternités périphériques de Dzoumogné et de Mramadoudou, et depuis Chido, on reçoit tout le monde à Mamoudzou et on n’a pas assez de places. C’était déjà compliqué avant mais là c’est grave, on doit faire avec les moyens du bord”, insiste Halima, tandis qu’une de ses collègues transporte un bébé dans un berceau à travers le couloir. 

Cet après-midi la situation est plutôt calme. Quelques femmes, assises sur des chaises, attendent un rendez-vous avec le médecin, tandis que d’autres récupèrent après leur accouchement, allongées sur des brancards ou sur des lits à l’abri des regards derrière des draps blancs suspendus : les « tipis ». 

Faute de places, ces tipis ont été installés à côté des toilettes, mais aussi des portes d’entrée des différents services et malgré tout, ces installations permettent aux jeunes mères de garder un semblant d’intimité. Une organisation d’urgence qui devient malheureusement la norme. “Rester là pendant trois à quatre jours, pour les patientes c’est compliqué, mais au moins elles ont quand même un endroit”, estime Halima, “des fois on est obligé de les installer sur une chaise ou sur un fauteuil au milieu du couloir”.

On arrive plus à assumer la masse”, constate amèrement Roger Serhal, chef de service au Pôle gynécologie-obstétrique de l’établissement. “Sur l’ensemble des maternités de Mayotte on arrivait à gérer 18.000 consultations par an, dorénavant on ne peut en prendre en charge que 60%. Suite au cyclone Chido on a perdu le bâtiment des consultations, qui nous permettait d’effectuer plus de 10 consultations par jour. Ça a été un coup dur pour moi. On a mis en place des algécos, on a transformé des chambres en lieux de consultations, mais ça ne suffit pas, donc on doit mettre des femmes dans un service couloir” , déplore-t-il.

Des pénuries quotidiennes de médicaments

 Léa Perd et Marine Kouri, sages-femmes au CHM, se questionnent sur leur avenir à Mayotte face aux problèmes rencontrés. Tous les jours Léa doit faire attention aux stocks de médicaments et de matériel qui lui reste à disposition. 

Au manque de place, s’ajoutent le manque de médicaments et de matériel ainsi que la pénurie de personnel. Des problématiques existantes depuis de nombreuses années mais qui ont été exacerbées par le passage de Chido. 

La réserve de pharmacie du port de Longoni a été détruite par le cyclone, obligeant la direction à trouver des alternatives en stockant les médicaments dans différentes pharmacies à travers le territoire, ce qui a paralysé la logistique. De plus, certaines livraisons sont arrivées en retard depuis la métropole, "car elles n’étaient pas prioritaires", indique la direction. Résultat : plus de quatre mois après le cyclone, la situation est toujours compliquée et peine à se décanter.

"Je me suis retrouvée avec une patiente qui avait une hémorragie mais rien pour quantifier les saignements"

Quand on arrive le matin on demande ce qu’il y a de disponible, pas ce qu’il manque”, lance Léa Perd, 26 ans, sage-femme au CHM depuis mars 2023. “Toutes les semaines on subit de courtes pénuries. Dès qu’il nous manque une chose on en récupère une autre et le lendemain c’est un troisième médicament qui est absent. Là par exemple, on a plus de tubes pour faire certaines analyses ou de pansements pour tenir des cathéters donc on bidouille comme on peut”, note-t-elle, désabusée. “Un jour, je me suis retrouvée avec une patiente qui avait une hémorragie mais rien pour quantifier les saignements. Il y a une réelle mise en danger des patientes”.

Ces derniers mois, trois femmes sont décédées à la suite de complications après leur accouchement, notamment en raison d’embolies amniotiques. Une autre femme a été sauvée, après avoir été réanimée au bloc opératoire. “On fait 10.000 accouchements par an, les complications arrivent”, remarque Roger Serhal, qui précise que de nombreuses patientes viennent depuis les Comores sans suivi de grossesse et dans des conditions très difficiles. “On n’est pas à l’abri de nouveaux drames”, observe Halima, inquiète, “pour le nombre de patientes on devrait avoir 25 gynécologues mais on en a peut-être 5 au total”. Une pénurie de personnel qui touche tous les services et toutes les professions.

« A la base je voulais rester à Mayotte, mais la situation ne s’améliore pas »

 Une chambre en pédiatrie aux urgences, qui accueille trois enfants au lieu de deux. Ces derniers mois, trois femmes sont décédées des suites de complications post-accouchement. La pénurie de médicaments, notamment des coagulants, pose un vrai risque sur la vie des patientes.

"Actuellement il nous manque près de 48 sages-femmes. Normalement une sage-femme doit gérer entre 10 et 15 personnes, là elle gère plus de 30 patientes", souligne Roger Serhal. “Le souci c’est qu’il est de plus en plus difficile de trouver de bons médecins car ils vont ailleurs. Pourtant avec la quantité et la difficulté du travail, on a besoin de médecins compétents, sinon ça ne marche pas”. 

Aux conditions de travail difficiles s’ajoutent la situation sécuritaire et la question du logement. Pour le personnel soignant, il est de plus en plus difficile de se projeter à Mayotte sur le long terme. “A la base je voulais rester, j’aime bien Mayotte. Mais la situation ne s’améliore pas. Parfois je me dis que ça va aller mais il suffit d’une garde où on vit quelque chose de grave et on se dit : non je peux pas !”, soupire Léa Perd, qui “compte les jours” avant ses vacances. “A chaque fois on pense que ça ne peut pas être pire, mais au final si ça le devient. Le CHM c’est ça, on touche le fond mais on creuse encore !”.

La salle de repos du personnel est toujours endommagée plus de quatre mois après le cyclone.

Un sentiment partagé à l’étage inférieur, aux urgences. “C’est bon j’ai posé ma disposition, à partir de juillet c’est fini Mayotte”, confie Lamia Louimi, 26 ans, infirmière en poste depuis plus de trois ans au CHM. “Moi aussi, on arrive à bout, on fatigue. C’est un métier difficile et si en plus on n’est pas soutenu c’est compliqué”, partage Léo Lles, 25 ans, qui vient travailler à Mayotte par intermittence depuis deux ans, et qui a le sentiment d’une rupture avec la direction. “Il y a eu des recrutements et des réservistes mais au final ce sont des gens qu’il faut former, ça nous rajoute encore plus de travail au lieu de nous soulager”.

Un manque de personnel qui a entraîné la condamnation d’une aile entière de l’unité d’hospitalisation de courte durée pédiatrique et adulte qui comporte une dizaine de chambres. Les patients se retrouvent donc placés sur des brancards dans les couloirs lorsqu’ils n’ont pas de places dans les “box” : les chambres de consultations. Ces dernières ont été doublées voir triplées pour absorber le plus de monde possible.

Le problème c’est qu’on n’a pas assez de prises à oxygène. Si une personne fait un arrêt je ne peux pas la changer de place, je ne peux pas la brancher à l’oxygène et commencer les massages”, expose Lamia Louimi. “Tu te retrouves à faire une hiérarchie, à faire des choix en fonction de l’état du patient. Celui que tu sens le moins tu le mets près de la prise”. 

Au niveau de la pédiatrie, les chambres ont également été triplées, ce qui rapproche les bébés les uns des autres et qui peut faciliter la dispersion de pathologies.

Des patients installés dans les couloirs des urgences, là encore faute de places.

Les contrats annualisés, une solution ?

Psychologiquement tu prends un coup quand tu vois l’augmentation de la charge de travail”, relève Hanifati Boinali, 42 ans, aide soignante depuis 14 ans au CHM. “Déjà avant Chido c’était compliqué, mais le cyclone n’a pas arrangé les choses, car les locaux sont en train de dégringoler”, poursuit-elle en insistant sur la salle de repos des soignants qui est dans un état d’insalubrité important, avec de l’eau qui s’infiltre à travers le plafond. “Les urgences c’est mon service de coeur, je ne me vois pas autre part, mais en observant le turnovers des infirmiers et des médecins, c’est compliqué. On n’a plus l’envie ni la force de s’investir par rapport aux arrivants, car on sait qu’ils restent que deux trois mois”.

Après 3 années à Mayotte, Tiphaine Medori, désormais cheffe adjointe des urgences, a décidé de rester dans la durée. “On est plusieurs médecins à vouloir nous stabiliser ici et on a une forte volonté de remonter le service”, observe-t-elle, un discours qui tranche avec celui d’une grande partie du personnel interrogé.

Avec le même hôpital pour une population qui ne fait que croître, et avec les dégâts de Chido c’est normal que ça déborde. Là le problème c’est que même les paramédicaux (aides-soignants, infirmiers, brancardiers…) s’en vont également, on a une diminution drastique des ressources humaines. Il faut donc accroître l’attractivité dès maintenant”. Pour cela, elle a mis en place avec la direction des contrats annualisés pour l’année à venir. “L’idée est de dire qu’un médecin fait 50% de son contrat à Mayotte, pour qu’il puisse retrouver la métropole ou La Réunion par exemple s’il le souhaite l’autre partie du temps. Et ça fonctionne, une vingtaine de médecins sont déjà en accord avec cela. En plus ça permet de maintenir en poste les personnes qui connaissent Mayotte. 80% de l’effectif qui était là pendant Chido a été annualisé”, se réjouit Tiphaine Medori.

 Hanifati Boinali, 42 ans, aide soignante depuis 14 ans aux urgences du CHM, sont “service de coeur”. La salle d’attente des urgences.

En attendant de voir les résultats de cette expérimentation, le CHM se prépare à un été difficile. “Le déficit de personnel médical et paramédical va s'accroître d’ici mai, juin”, avertit Tiphaine Medori. “Avec une population qui augmente, des pathologies plus graves suite à la rupture thérapeutique qu’a entraîné Chido, l’arrivée du chikungunya, mais aussi de la bronchiolite, ça va être compliqué. Mais on l’a bien vu avec Irma, le plus dur ce n’est pas pendant le cyclone mais maintenant dans la reconstruction sur la durée”.

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Backstage

Plus de quatre mois après le passage du cyclone Chido, la population commence doucement à sortir de l’urgence. C’était donc le moment idéal pour se rendre au CHM, afin de constater l’état des services d’un hôpital qui doit maintenant accompagner une population prête à entamer la deuxième phase : celle de la reconstruction.

En avril, l’hôpital est à l’image de Mayotte. Le cyclone n’a fait qu’exacerber les problèmes déjà bien connus : manque de personnel, de médicaments, de places. Il a aussi détruit plusieurs bâtiments annexes répartis sur le territoire. Ces structures, au-delà d’aider la population, permettaient surtout de désengorger le site central de Mamoudzou.

Dès l’entrée, le ton est donné. Le faux plafond, troué de toutes parts, laisse apparaître des fils électriques. Les traces d’humidité couvrent les murs. Dans les couloirs, des patients attendent, parfois installés dans les fameux tipis. On croise aussi les regards fatigués, souvent inquiets, des membres du personnel. Ici, le mot d’ordre, c’est le bricolage. Chacun fait comme il peut, en sachant bien que la qualité des soins n’est plus ce qu’elle devrait être.

À Mayotte, tout le monde — ou presque — connaît quelqu’un qui travaille à l’hôpital ou dans l’une de ses annexes. Les difficultés ne datent pas d’hier. Et pourtant, la direction du CHM semble redouter plus que tout qu’un journaliste circule librement dans ses couloirs. Tout au long de ma visite, un membre de la direction m’a suivi de près, s’appliquant à compléter ou nuancer les propos de ses employés.

La peur d’une mauvaise image semble paralyser davantage que les dysfonctionnements visibles à chaque étage. Mais comment faire autrement ? Le CHM ressemble à une voiture en mauvais état, lancée à pleine vitesse contre un mur que tout le monde voit venir. Alors, on ferme les yeux, et on attend de voir comment ça va se passer.