Les plaies ouvertes des habitants de Bandraboua, deux mois après le cyclone Chido

Près de deux mois après le passage du cyclone Chido, ce 8 février, les habitants de la commune de Bandraboua tentent de panser leurs blessures. Ceux dont la maison est détruite opèrent les réparations au compte goutte quand ils en ont les moyens, les autres, qui ont la chance d'avoir un toit, se posent des questions quant à leur avenir à Mayotte. Tous se demandent où a bien pu passer l’aide qui leur a été promise ?
Mouhaza Saindou et ses deux enfants dans la salle de bain de son logement, sans toit depuis le passage du cyclone Chido, le 14 décembre 2024.
Bandraboua, Mayotte

Près de deux mois après le passage du cyclone Chido, ce 8 février, les habitants de la commune de Bandraboua tentent de panser leurs blessures. Ceux dont la maison est détruite opèrent les réparations au compte goutte quand ils en ont les moyens, les autres, qui ont la chance d'avoir un toit, se posent des questions quant à leur avenir à Mayotte. Tous se demandent où a bien pu passer l’aide qui leur avait été promise ? 

Dans le village de Bandraboua, presque deux mois après le cyclone Chido, il est difficile de trouver de l’ombre. Les arbres à pain qui ont fait la renommée de la commune n’ont pas résisté à la force du vent et l’abri à l’entrée du parc municipal s’est envolé. Quelques habitants arrivent néanmoins à se reposer le long des façades et aux abords des magasins qui ont rouvert leurs portes. Mais en ce début de week-end, samedi 8 février, l’heure n’est pas à la sieste. Ici et là des hommes empilent des parpaings pour reconstruire en dur les étages des maisons sinistrées tandis que d’autres les rejoignent munis de perceuses et d’outils en tout genre. Sur les hauteurs les coups de marteaux retentissent sur la tôle des cases du quartier Brezil, presque intégralement reconstruites, et les fumées des feux de nettoyage remplissent l’atmosphère d’une odeur de brûlé. 

“Toujours personne n’est venu me voir pour m’apporter de l’aide malgré mes demandes” 

Mouhaza Saindou sur la terrasse de son appartement, situé au troisième étage d’un immeuble familial, dans la commune de Bandraboua.

Au troisième et dernier étage d’un immeuble familial, Mouhaza Saindou étend son linge sur le garde-corps de sa terrasse, en tentant d’éviter ses deux jeunes garçons qui lui marchent dans les jambes. Cette maman de 38 ans, cuisinière au collège de Ouangani, n’a pas le temps de souffler, son logement n’a plus de toit. Le 14 décembre, le cyclone s’est infiltré dans son appartement, a soufflé la baie vitrée et détruit les meubles. Le salon, la cuisine, la salle de bain et la terrasse ne forment désormais plus qu’une seule pièce vide sans plafond, dans laquelle le soleil se reflète sur le carrelage blanc. La nuit et les jours de pluie, elle et ses quatre enfants se réunissent dans deux petites chambres, seuls espaces encore recouverts de tôles qui offrent un abri précaire. 

« Si je pars je ne pourrai pas me reconstruire » 

J’ai repris le travail au collège de Ouangani à 45 minutes de route d’ici, je dois me lever très tôt pour éviter les bouchons”, raconte Mouhaza, les larmes aux yeux, “en rentrant je cherche mes enfants à l’école, et je suis obligé de nettoyer toute la maison. Aujourd’hui encore il y avait des cailloux et de l’eau à cause de la pluie donc j’ai tout enlevé. Je n’ai pas une minute pour moi”. “J’ai demandé de l’aide partout où je pouvais mais je n’ai rien reçu, depuis le cyclone personne n’est venu me voir”, ajoute-t-elle désabusée. Sans toit la famille n’a plus aucune intimité ni sécurité. A l’arrière de sa maison, sur les hauteurs, habitants et passants ont une vue dégagée sur sa cuisine et son salon. “Les tôles pour mon toit coûtent très chères, je n’ai aucune visibilité, je ne sais pas ce que je vais faire”. 

Collés à ses jambes, les deux jeunes garçons de Mouhaza ne la quittent pas d’une semelle. Leur mère est leur seul repère dans le chaos.

Accoudée à la barrière de sa terrasse, elle observe les dizaines d’autres maisons éventrées qui parsèment la commune. Certaines sont néanmoins déjà recouvertes de bâches jaunâtres ou bleutés, signe des disparités qui existent entre les habitants. Beaucoup d'entre eux, sans assurances se retrouvent démunis. “La majorité des propriétaires de maisons détruites sont partis pour la métropole ou La Réunion”, indique Mouhaza Saindou, qui, malgré sa situation, ne souhaite pas quitter son village, “si je pars en sachant que ma maison est dans cet état, je ne pourrai pas me reconstruire et sortir Chido de ma tête”. En attendant de trouver une solution pour son logement, elle s’accroche à son métier qui lui donne un semblant de normalité, mais aussi à ses enfants qui arrivent à lui faire esquisser un sourire. 

Je vais vous raccompagner”, dit-elle, tenant un enfant par chaque main. Trois mètres plus loin, la porte d’entrée de son logement gît par terre au milieu de la végétation. 

Les aides promises toujours absentes 

La commune de Bandraboua située au nord-est de Mayotte, deux mois après le passage du cyclone Chido.

Depuis son balcon, le regard tourné vers sa commune et plus loin le port de Longoni, Echati Salim, 30 ans, se pose la question de son départ de Mayotte même si elle n’en a pas du tout envie. Si sa maison a été plutôt épargnée par le cyclone, elle s’aperçoit que ses trois jeunes enfants ont des séquelles suite à la violence de l’événement. “Dès qu’il y a de la pluie et du vent, mon plus grand de 6 ans me dit « ça recommence » et il va se barricader avec ses deux petits frères”, explique-t-elle, en les regardant jouer sur leurs vélos à roulettes. 

“Je ne veux pas partir mais quand je vois mes enfants dans cette situation, que les écoles sont surchargées, qu’on a reçu aucune aide et qu’il n’y a plus rien dans les magasins, je me demande jusqu’où on va tirer la corde ?”, insiste celle qui a vécu en métropole pendant plusieurs années. “Ces dernières semaines m’ont fait comprendre qu’avant en métropole j’étais vraiment française. Lorsqu’il y avait une inondation ou autre, en quelques semaines c’était réglé et tout le monde avait des aides. Même à La Réunion, un mois après un cyclone, il n’y a plus rien. Ici on est la “sous-France” et si personne ne s’était bougé dans le village il y aurait encore plein de débris”, déplore Echati, attristée.

Echati Salim, chez elle à Bandraboua. Son logement a été épargné par le cyclone, mais elle observe des changements de comportements chez ses enfants, marqués par la violence de la tempête.

Le plus difficile c’est qu’on nous a promis de l’aide et de l’argent mais ça ne vient pas. La prochaine fois, ne nous dîtes pas qu’il va y avoir des choses, dîtes que vous ne savez pas, comme ça on attend rien et on se prépare mentalement”, poursuit la jeune femme, qui a aperçu des hélicoptères et des zodiacs apporter des containers et des vivres à la commune, sans recevoir la moindre bouteille d’eau. L’idée que les aides sont détournées et ne sont pas réparties équitablement prend de l’ampleur, parmi la population. “Lors des dernières crise de l’eau tout le monde s’étaient inscrits sur les listes auprès du Centre communal d'action social (CCAS), ils ont déjà nos noms et nos adresses, pourquoi ne pas avoir réutilisé ces listes après le cyclone ?”,  se demande Echati. 

Lundi, elle se lèvera à 4h du matin pour faire le trajet jusqu’à son lieu de travail à Kawéni, et utilisera ses pauses pour espérer trouver de l’eau dans différents magasins. “Ici quand tu as un travail tu ne touches pas d’aides, on en verra jamais la couleur. Les Mahorais ils ont rien”.  Selon elle, les habitants des cases en tôles ont reçu toute l’attention et les aides après le cyclone Chido. Un sentiment partagé par une partie de la population, notamment en raison des nombreux reportages et articles de presse faisant références aux aides apportées dans les “bangas”, les bidonvilles, qui ont été complètement rasés par la tempête.

L’idée que les aides sont détournées et qu’elles ne bénéficient pas à tous de façon équitable se propage au sein de la population.

“Chido a été un déclic pour moi, je veux aider les gens du village” 

Avant Chido, les gens venaient de tous les alentours pour profiter des installations, prendre le temps avec leurs familles et faire des pique-niques”, confie Elias Madi, 16 ans, en marchant sur l’herbe du parc de Bandraboua, “ça me fait de la peine de voir que tout cela a disparu”.  Le terrain de basket est vide, des débris parcourent le sol et des arbres sont à terre, rien n’a changé depuis le 14 décembre. “Même les enfants qui jouent ne vont plus dans le parc mais sur la plage parce que c’est plus propre”. 

Le parc de Bandraboua, déserté depuis le passage du cyclone Chido.

Ma mère me parlait beaucoup du cyclone Kamisy qui a touché Mayotte en 1984, mais je n'aurais jamais imaginé voir une telle violence”, note le jeune homme. “Il y avait des morceaux de tôles qui s’envolaient dans tous les sens et quand j’ai fait le tour du village après le cyclone, quand j’ai vu tous les dégâts je ne pouvais pas y croire”. 

Entre les cours au lycée des Lumières à Mamoudzou et sa vie à la maison avec ses frères et sœurs, Elias retrouve petit à petit son rythme d’adolescent. Après la catastrophe sa famille et lui ont aidé le plus de monde possible en distribuant des repas et en déblayant les rues. Des journées intenses sans vraiment dormir ou manger. “Tous les jours j’accompagnai mon cousin pour enlever les débris, je ne voyais pas le temps passer”, se souvient-il. 

« Après le cyclone on buvait de l’eau en ouvrant la bouche lorsqu’il pleuvait »
Elias (à droite) et son ami Bakouna, observent les dégâts du cyclone depuis la plage de Bandraboua.

Après le cyclone, on buvait l’eau directement dans la rivière ou en ouvrant la bouche lorsqu’il pleuvait”, témoigne Elias. “La première fois que j’ai bu de l’eau en bouteille, c’est grâce à un ami dont la famille travaille au CCAS. Sinon, je n’aurais rien eu”, confirme-t-il, renforçant les rumeurs de détournement de l’aide. Il se souvient avoir attendu plus de cinq heures dans une longue file de plusieurs dizaines de mètres, au centre du village, dans l’espoir d’obtenir un pack d’eau. “Pour recevoir de l’aide ici, il faut présenter une pièce d’identité, alors qu’ils savent très bien que beaucoup n’en ont pas. Ce n’est pas le moment de faire de la politique, tout le monde a été touché”, ajoute-t-il, frustré de voir la population divisée. “Le pire, c’est que dans le quartier, on a tout fait sans les élus, sans leurs aides ni leurs consignes. Mais dans un an ou deux, ils reviendront frapper à nos portes pour nous demander de voter pour eux”.

Après avoir traversé le parc, Elias rejoint un ami surnommé Bakouna, qui se repose à l’ombre d’un faré sur la plage. Les mains sur le front pour se protéger du soleil, ils observent le bidonville installé sur les hauteurs de la commune. Avant le cyclone toute la colline était couverte d’arbres, ils n'auraient jamais imaginé voir autant d’habitations.

“Les médias nous ont oubliés. Dans le nord on s’est sentis abandonnés”, remarque Bakouna.

Les médias nous ont oubliés. Au début l’électricité est arrivée à Mamoudzou et à Kawéni mais Mayotte c’est nous aussi, dans le nord on s’est sentis abandonnés”, lance Bakouna, la vingtaine. “Je suis rentré à Mayotte en 2023, et je ne reconnais plus mon île. On vit pas comme nos grands frères, nous on a peur et le cyclone a augmenté ce sentiment”, relate-t-il, “dans le village on voit de plus en plus de nouveaux visages, c’est devenu dangereux. Les jeunes que tu croises ils t’insultent il n’y a plus de respect et la tension monte”.

“Si tout le monde s’en va, qui va reconstruire Mayotte ?”

Après la tempête ma mère voulait que je parte en métropole mais moi je ne veux pas”, assure Elias, “si je pars je vais sans cesse penser à Mayotte et je ne pourrai pas avancer dans ma vie et elle a compris ma décision.Si tout le monde s’en va, qui va reconstruire Mayotte ? C’est à nous de faire renaître notre ville”.

Et le lycéen sait de quoi il parle, depuis plusieurs années il fait partie du comité de jeunes de Bandraboua qui organise des animations pour les plus jeunes, des activités essentielles pour créer des liens. “Chido a été un déclic pour moi, désormais je veux aider les gens ici, les accompagner dans leurs projets. Je veux créer une entreprise ou travailler pour la commune”, imagine Ellias, “en attendant j’espère qu’on va bientôt pouvoir reprendre nos activités avec le comité, car ça me manque”, soupire le jeune homme, en observant les enfants s’amuser dans la mangrove.

Des enfants jouent sur la plage de Bandraboua.
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Près de deux mois après le passage du cyclone Chido, ce 8 février, les habitants de la commune de Bandraboua tentent de panser leurs blessures. Ceux dont la maison est détruite opèrent les réparations au compte goutte quand ils en ont les moyens, les autres, qui ont la chance d'avoir un toit, se posent des questions quant à leur avenir à Mayotte. Tous se demandent où a bien pu passer l’aide qui leur avait été promise ? 

Dans le village de Bandraboua, presque deux mois après le cyclone Chido, il est difficile de trouver de l’ombre. Les arbres à pain qui ont fait la renommée de la commune n’ont pas résisté à la force du vent et l’abri à l’entrée du parc municipal s’est envolé. Quelques habitants arrivent néanmoins à se reposer le long des façades et aux abords des magasins qui ont rouvert leurs portes. Mais en ce début de week-end, samedi 8 février, l’heure n’est pas à la sieste. Ici et là des hommes empilent des parpaings pour reconstruire en dur les étages des maisons sinistrées tandis que d’autres les rejoignent munis de perceuses et d’outils en tout genre. Sur les hauteurs les coups de marteaux retentissent sur la tôle des cases du quartier Brezil, presque intégralement reconstruites, et les fumées des feux de nettoyage remplissent l’atmosphère d’une odeur de brûlé. 

“Toujours personne n’est venu me voir pour m’apporter de l’aide malgré mes demandes” 

Mouhaza Saindou sur la terrasse de son appartement, situé au troisième étage d’un immeuble familial, dans la commune de Bandraboua.

Au troisième et dernier étage d’un immeuble familial, Mouhaza Saindou étend son linge sur le garde-corps de sa terrasse, en tentant d’éviter ses deux jeunes garçons qui lui marchent dans les jambes. Cette maman de 38 ans, cuisinière au collège de Ouangani, n’a pas le temps de souffler, son logement n’a plus de toit. Le 14 décembre, le cyclone s’est infiltré dans son appartement, a soufflé la baie vitrée et détruit les meubles. Le salon, la cuisine, la salle de bain et la terrasse ne forment désormais plus qu’une seule pièce vide sans plafond, dans laquelle le soleil se reflète sur le carrelage blanc. La nuit et les jours de pluie, elle et ses quatre enfants se réunissent dans deux petites chambres, seuls espaces encore recouverts de tôles qui offrent un abri précaire. 

« Si je pars je ne pourrai pas me reconstruire » 

J’ai repris le travail au collège de Ouangani à 45 minutes de route d’ici, je dois me lever très tôt pour éviter les bouchons”, raconte Mouhaza, les larmes aux yeux, “en rentrant je cherche mes enfants à l’école, et je suis obligé de nettoyer toute la maison. Aujourd’hui encore il y avait des cailloux et de l’eau à cause de la pluie donc j’ai tout enlevé. Je n’ai pas une minute pour moi”. “J’ai demandé de l’aide partout où je pouvais mais je n’ai rien reçu, depuis le cyclone personne n’est venu me voir”, ajoute-t-elle désabusée. Sans toit la famille n’a plus aucune intimité ni sécurité. A l’arrière de sa maison, sur les hauteurs, habitants et passants ont une vue dégagée sur sa cuisine et son salon. “Les tôles pour mon toit coûtent très chères, je n’ai aucune visibilité, je ne sais pas ce que je vais faire”. 

Collés à ses jambes, les deux jeunes garçons de Mouhaza ne la quittent pas d’une semelle. Leur mère est leur seul repère dans le chaos.

Accoudée à la barrière de sa terrasse, elle observe les dizaines d’autres maisons éventrées qui parsèment la commune. Certaines sont néanmoins déjà recouvertes de bâches jaunâtres ou bleutés, signe des disparités qui existent entre les habitants. Beaucoup d'entre eux, sans assurances se retrouvent démunis. “La majorité des propriétaires de maisons détruites sont partis pour la métropole ou La Réunion”, indique Mouhaza Saindou, qui, malgré sa situation, ne souhaite pas quitter son village, “si je pars en sachant que ma maison est dans cet état, je ne pourrai pas me reconstruire et sortir Chido de ma tête”. En attendant de trouver une solution pour son logement, elle s’accroche à son métier qui lui donne un semblant de normalité, mais aussi à ses enfants qui arrivent à lui faire esquisser un sourire. 

Je vais vous raccompagner”, dit-elle, tenant un enfant par chaque main. Trois mètres plus loin, la porte d’entrée de son logement gît par terre au milieu de la végétation. 

Les aides promises toujours absentes 

La commune de Bandraboua située au nord-est de Mayotte, deux mois après le passage du cyclone Chido.

Depuis son balcon, le regard tourné vers sa commune et plus loin le port de Longoni, Echati Salim, 30 ans, se pose la question de son départ de Mayotte même si elle n’en a pas du tout envie. Si sa maison a été plutôt épargnée par le cyclone, elle s’aperçoit que ses trois jeunes enfants ont des séquelles suite à la violence de l’événement. “Dès qu’il y a de la pluie et du vent, mon plus grand de 6 ans me dit « ça recommence » et il va se barricader avec ses deux petits frères”, explique-t-elle, en les regardant jouer sur leurs vélos à roulettes. 

“Je ne veux pas partir mais quand je vois mes enfants dans cette situation, que les écoles sont surchargées, qu’on a reçu aucune aide et qu’il n’y a plus rien dans les magasins, je me demande jusqu’où on va tirer la corde ?”, insiste celle qui a vécu en métropole pendant plusieurs années. “Ces dernières semaines m’ont fait comprendre qu’avant en métropole j’étais vraiment française. Lorsqu’il y avait une inondation ou autre, en quelques semaines c’était réglé et tout le monde avait des aides. Même à La Réunion, un mois après un cyclone, il n’y a plus rien. Ici on est la “sous-France” et si personne ne s’était bougé dans le village il y aurait encore plein de débris”, déplore Echati, attristée.

Echati Salim, chez elle à Bandraboua. Son logement a été épargné par le cyclone, mais elle observe des changements de comportements chez ses enfants, marqués par la violence de la tempête.

Le plus difficile c’est qu’on nous a promis de l’aide et de l’argent mais ça ne vient pas. La prochaine fois, ne nous dîtes pas qu’il va y avoir des choses, dîtes que vous ne savez pas, comme ça on attend rien et on se prépare mentalement”, poursuit la jeune femme, qui a aperçu des hélicoptères et des zodiacs apporter des containers et des vivres à la commune, sans recevoir la moindre bouteille d’eau. L’idée que les aides sont détournées et ne sont pas réparties équitablement prend de l’ampleur, parmi la population. “Lors des dernières crise de l’eau tout le monde s’étaient inscrits sur les listes auprès du Centre communal d'action social (CCAS), ils ont déjà nos noms et nos adresses, pourquoi ne pas avoir réutilisé ces listes après le cyclone ?”,  se demande Echati. 

Lundi, elle se lèvera à 4h du matin pour faire le trajet jusqu’à son lieu de travail à Kawéni, et utilisera ses pauses pour espérer trouver de l’eau dans différents magasins. “Ici quand tu as un travail tu ne touches pas d’aides, on en verra jamais la couleur. Les Mahorais ils ont rien”.  Selon elle, les habitants des cases en tôles ont reçu toute l’attention et les aides après le cyclone Chido. Un sentiment partagé par une partie de la population, notamment en raison des nombreux reportages et articles de presse faisant références aux aides apportées dans les “bangas”, les bidonvilles, qui ont été complètement rasés par la tempête.

L’idée que les aides sont détournées et qu’elles ne bénéficient pas à tous de façon équitable se propage au sein de la population.

“Chido a été un déclic pour moi, je veux aider les gens du village” 

Avant Chido, les gens venaient de tous les alentours pour profiter des installations, prendre le temps avec leurs familles et faire des pique-niques”, confie Elias Madi, 16 ans, en marchant sur l’herbe du parc de Bandraboua, “ça me fait de la peine de voir que tout cela a disparu”.  Le terrain de basket est vide, des débris parcourent le sol et des arbres sont à terre, rien n’a changé depuis le 14 décembre. “Même les enfants qui jouent ne vont plus dans le parc mais sur la plage parce que c’est plus propre”. 

Le parc de Bandraboua, déserté depuis le passage du cyclone Chido.

Ma mère me parlait beaucoup du cyclone Kamisy qui a touché Mayotte en 1984, mais je n'aurais jamais imaginé voir une telle violence”, note le jeune homme. “Il y avait des morceaux de tôles qui s’envolaient dans tous les sens et quand j’ai fait le tour du village après le cyclone, quand j’ai vu tous les dégâts je ne pouvais pas y croire”. 

Entre les cours au lycée des Lumières à Mamoudzou et sa vie à la maison avec ses frères et sœurs, Elias retrouve petit à petit son rythme d’adolescent. Après la catastrophe sa famille et lui ont aidé le plus de monde possible en distribuant des repas et en déblayant les rues. Des journées intenses sans vraiment dormir ou manger. “Tous les jours j’accompagnai mon cousin pour enlever les débris, je ne voyais pas le temps passer”, se souvient-il. 

« Après le cyclone on buvait de l’eau en ouvrant la bouche lorsqu’il pleuvait »
Elias (à droite) et son ami Bakouna, observent les dégâts du cyclone depuis la plage de Bandraboua.

Après le cyclone, on buvait l’eau directement dans la rivière ou en ouvrant la bouche lorsqu’il pleuvait”, témoigne Elias. “La première fois que j’ai bu de l’eau en bouteille, c’est grâce à un ami dont la famille travaille au CCAS. Sinon, je n’aurais rien eu”, confirme-t-il, renforçant les rumeurs de détournement de l’aide. Il se souvient avoir attendu plus de cinq heures dans une longue file de plusieurs dizaines de mètres, au centre du village, dans l’espoir d’obtenir un pack d’eau. “Pour recevoir de l’aide ici, il faut présenter une pièce d’identité, alors qu’ils savent très bien que beaucoup n’en ont pas. Ce n’est pas le moment de faire de la politique, tout le monde a été touché”, ajoute-t-il, frustré de voir la population divisée. “Le pire, c’est que dans le quartier, on a tout fait sans les élus, sans leurs aides ni leurs consignes. Mais dans un an ou deux, ils reviendront frapper à nos portes pour nous demander de voter pour eux”.

Après avoir traversé le parc, Elias rejoint un ami surnommé Bakouna, qui se repose à l’ombre d’un faré sur la plage. Les mains sur le front pour se protéger du soleil, ils observent le bidonville installé sur les hauteurs de la commune. Avant le cyclone toute la colline était couverte d’arbres, ils n'auraient jamais imaginé voir autant d’habitations.

“Les médias nous ont oubliés. Dans le nord on s’est sentis abandonnés”, remarque Bakouna.

Les médias nous ont oubliés. Au début l’électricité est arrivée à Mamoudzou et à Kawéni mais Mayotte c’est nous aussi, dans le nord on s’est sentis abandonnés”, lance Bakouna, la vingtaine. “Je suis rentré à Mayotte en 2023, et je ne reconnais plus mon île. On vit pas comme nos grands frères, nous on a peur et le cyclone a augmenté ce sentiment”, relate-t-il, “dans le village on voit de plus en plus de nouveaux visages, c’est devenu dangereux. Les jeunes que tu croises ils t’insultent il n’y a plus de respect et la tension monte”.

“Si tout le monde s’en va, qui va reconstruire Mayotte ?”

Après la tempête ma mère voulait que je parte en métropole mais moi je ne veux pas”, assure Elias, “si je pars je vais sans cesse penser à Mayotte et je ne pourrai pas avancer dans ma vie et elle a compris ma décision.Si tout le monde s’en va, qui va reconstruire Mayotte ? C’est à nous de faire renaître notre ville”.

Et le lycéen sait de quoi il parle, depuis plusieurs années il fait partie du comité de jeunes de Bandraboua qui organise des animations pour les plus jeunes, des activités essentielles pour créer des liens. “Chido a été un déclic pour moi, désormais je veux aider les gens ici, les accompagner dans leurs projets. Je veux créer une entreprise ou travailler pour la commune”, imagine Ellias, “en attendant j’espère qu’on va bientôt pouvoir reprendre nos activités avec le comité, car ça me manque”, soupire le jeune homme, en observant les enfants s’amuser dans la mangrove.

Des enfants jouent sur la plage de Bandraboua.
No items found.

Près de deux mois après le passage du cyclone Chido, ce 8 février, les habitants de la commune de Bandraboua tentent de panser leurs blessures. Ceux dont la maison est détruite opèrent les réparations au compte goutte quand ils en ont les moyens, les autres, qui ont la chance d'avoir un toit, se posent des questions quant à leur avenir à Mayotte. Tous se demandent où a bien pu passer l’aide qui leur avait été promise ? 

Dans le village de Bandraboua, presque deux mois après le cyclone Chido, il est difficile de trouver de l’ombre. Les arbres à pain qui ont fait la renommée de la commune n’ont pas résisté à la force du vent et l’abri à l’entrée du parc municipal s’est envolé. Quelques habitants arrivent néanmoins à se reposer le long des façades et aux abords des magasins qui ont rouvert leurs portes. Mais en ce début de week-end, samedi 8 février, l’heure n’est pas à la sieste. Ici et là des hommes empilent des parpaings pour reconstruire en dur les étages des maisons sinistrées tandis que d’autres les rejoignent munis de perceuses et d’outils en tout genre. Sur les hauteurs les coups de marteaux retentissent sur la tôle des cases du quartier Brezil, presque intégralement reconstruites, et les fumées des feux de nettoyage remplissent l’atmosphère d’une odeur de brûlé. 

“Toujours personne n’est venu me voir pour m’apporter de l’aide malgré mes demandes” 

Mouhaza Saindou sur la terrasse de son appartement, situé au troisième étage d’un immeuble familial, dans la commune de Bandraboua.

Au troisième et dernier étage d’un immeuble familial, Mouhaza Saindou étend son linge sur le garde-corps de sa terrasse, en tentant d’éviter ses deux jeunes garçons qui lui marchent dans les jambes. Cette maman de 38 ans, cuisinière au collège de Ouangani, n’a pas le temps de souffler, son logement n’a plus de toit. Le 14 décembre, le cyclone s’est infiltré dans son appartement, a soufflé la baie vitrée et détruit les meubles. Le salon, la cuisine, la salle de bain et la terrasse ne forment désormais plus qu’une seule pièce vide sans plafond, dans laquelle le soleil se reflète sur le carrelage blanc. La nuit et les jours de pluie, elle et ses quatre enfants se réunissent dans deux petites chambres, seuls espaces encore recouverts de tôles qui offrent un abri précaire. 

« Si je pars je ne pourrai pas me reconstruire » 

J’ai repris le travail au collège de Ouangani à 45 minutes de route d’ici, je dois me lever très tôt pour éviter les bouchons”, raconte Mouhaza, les larmes aux yeux, “en rentrant je cherche mes enfants à l’école, et je suis obligé de nettoyer toute la maison. Aujourd’hui encore il y avait des cailloux et de l’eau à cause de la pluie donc j’ai tout enlevé. Je n’ai pas une minute pour moi”. “J’ai demandé de l’aide partout où je pouvais mais je n’ai rien reçu, depuis le cyclone personne n’est venu me voir”, ajoute-t-elle désabusée. Sans toit la famille n’a plus aucune intimité ni sécurité. A l’arrière de sa maison, sur les hauteurs, habitants et passants ont une vue dégagée sur sa cuisine et son salon. “Les tôles pour mon toit coûtent très chères, je n’ai aucune visibilité, je ne sais pas ce que je vais faire”. 

Collés à ses jambes, les deux jeunes garçons de Mouhaza ne la quittent pas d’une semelle. Leur mère est leur seul repère dans le chaos.

Accoudée à la barrière de sa terrasse, elle observe les dizaines d’autres maisons éventrées qui parsèment la commune. Certaines sont néanmoins déjà recouvertes de bâches jaunâtres ou bleutés, signe des disparités qui existent entre les habitants. Beaucoup d'entre eux, sans assurances se retrouvent démunis. “La majorité des propriétaires de maisons détruites sont partis pour la métropole ou La Réunion”, indique Mouhaza Saindou, qui, malgré sa situation, ne souhaite pas quitter son village, “si je pars en sachant que ma maison est dans cet état, je ne pourrai pas me reconstruire et sortir Chido de ma tête”. En attendant de trouver une solution pour son logement, elle s’accroche à son métier qui lui donne un semblant de normalité, mais aussi à ses enfants qui arrivent à lui faire esquisser un sourire. 

Je vais vous raccompagner”, dit-elle, tenant un enfant par chaque main. Trois mètres plus loin, la porte d’entrée de son logement gît par terre au milieu de la végétation. 

Les aides promises toujours absentes 

La commune de Bandraboua située au nord-est de Mayotte, deux mois après le passage du cyclone Chido.

Depuis son balcon, le regard tourné vers sa commune et plus loin le port de Longoni, Echati Salim, 30 ans, se pose la question de son départ de Mayotte même si elle n’en a pas du tout envie. Si sa maison a été plutôt épargnée par le cyclone, elle s’aperçoit que ses trois jeunes enfants ont des séquelles suite à la violence de l’événement. “Dès qu’il y a de la pluie et du vent, mon plus grand de 6 ans me dit « ça recommence » et il va se barricader avec ses deux petits frères”, explique-t-elle, en les regardant jouer sur leurs vélos à roulettes. 

“Je ne veux pas partir mais quand je vois mes enfants dans cette situation, que les écoles sont surchargées, qu’on a reçu aucune aide et qu’il n’y a plus rien dans les magasins, je me demande jusqu’où on va tirer la corde ?”, insiste celle qui a vécu en métropole pendant plusieurs années. “Ces dernières semaines m’ont fait comprendre qu’avant en métropole j’étais vraiment française. Lorsqu’il y avait une inondation ou autre, en quelques semaines c’était réglé et tout le monde avait des aides. Même à La Réunion, un mois après un cyclone, il n’y a plus rien. Ici on est la “sous-France” et si personne ne s’était bougé dans le village il y aurait encore plein de débris”, déplore Echati, attristée.

Echati Salim, chez elle à Bandraboua. Son logement a été épargné par le cyclone, mais elle observe des changements de comportements chez ses enfants, marqués par la violence de la tempête.

Le plus difficile c’est qu’on nous a promis de l’aide et de l’argent mais ça ne vient pas. La prochaine fois, ne nous dîtes pas qu’il va y avoir des choses, dîtes que vous ne savez pas, comme ça on attend rien et on se prépare mentalement”, poursuit la jeune femme, qui a aperçu des hélicoptères et des zodiacs apporter des containers et des vivres à la commune, sans recevoir la moindre bouteille d’eau. L’idée que les aides sont détournées et ne sont pas réparties équitablement prend de l’ampleur, parmi la population. “Lors des dernières crise de l’eau tout le monde s’étaient inscrits sur les listes auprès du Centre communal d'action social (CCAS), ils ont déjà nos noms et nos adresses, pourquoi ne pas avoir réutilisé ces listes après le cyclone ?”,  se demande Echati. 

Lundi, elle se lèvera à 4h du matin pour faire le trajet jusqu’à son lieu de travail à Kawéni, et utilisera ses pauses pour espérer trouver de l’eau dans différents magasins. “Ici quand tu as un travail tu ne touches pas d’aides, on en verra jamais la couleur. Les Mahorais ils ont rien”.  Selon elle, les habitants des cases en tôles ont reçu toute l’attention et les aides après le cyclone Chido. Un sentiment partagé par une partie de la population, notamment en raison des nombreux reportages et articles de presse faisant références aux aides apportées dans les “bangas”, les bidonvilles, qui ont été complètement rasés par la tempête.

L’idée que les aides sont détournées et qu’elles ne bénéficient pas à tous de façon équitable se propage au sein de la population.

“Chido a été un déclic pour moi, je veux aider les gens du village” 

Avant Chido, les gens venaient de tous les alentours pour profiter des installations, prendre le temps avec leurs familles et faire des pique-niques”, confie Elias Madi, 16 ans, en marchant sur l’herbe du parc de Bandraboua, “ça me fait de la peine de voir que tout cela a disparu”.  Le terrain de basket est vide, des débris parcourent le sol et des arbres sont à terre, rien n’a changé depuis le 14 décembre. “Même les enfants qui jouent ne vont plus dans le parc mais sur la plage parce que c’est plus propre”. 

Le parc de Bandraboua, déserté depuis le passage du cyclone Chido.

Ma mère me parlait beaucoup du cyclone Kamisy qui a touché Mayotte en 1984, mais je n'aurais jamais imaginé voir une telle violence”, note le jeune homme. “Il y avait des morceaux de tôles qui s’envolaient dans tous les sens et quand j’ai fait le tour du village après le cyclone, quand j’ai vu tous les dégâts je ne pouvais pas y croire”. 

Entre les cours au lycée des Lumières à Mamoudzou et sa vie à la maison avec ses frères et sœurs, Elias retrouve petit à petit son rythme d’adolescent. Après la catastrophe sa famille et lui ont aidé le plus de monde possible en distribuant des repas et en déblayant les rues. Des journées intenses sans vraiment dormir ou manger. “Tous les jours j’accompagnai mon cousin pour enlever les débris, je ne voyais pas le temps passer”, se souvient-il. 

« Après le cyclone on buvait de l’eau en ouvrant la bouche lorsqu’il pleuvait »
Elias (à droite) et son ami Bakouna, observent les dégâts du cyclone depuis la plage de Bandraboua.

Après le cyclone, on buvait l’eau directement dans la rivière ou en ouvrant la bouche lorsqu’il pleuvait”, témoigne Elias. “La première fois que j’ai bu de l’eau en bouteille, c’est grâce à un ami dont la famille travaille au CCAS. Sinon, je n’aurais rien eu”, confirme-t-il, renforçant les rumeurs de détournement de l’aide. Il se souvient avoir attendu plus de cinq heures dans une longue file de plusieurs dizaines de mètres, au centre du village, dans l’espoir d’obtenir un pack d’eau. “Pour recevoir de l’aide ici, il faut présenter une pièce d’identité, alors qu’ils savent très bien que beaucoup n’en ont pas. Ce n’est pas le moment de faire de la politique, tout le monde a été touché”, ajoute-t-il, frustré de voir la population divisée. “Le pire, c’est que dans le quartier, on a tout fait sans les élus, sans leurs aides ni leurs consignes. Mais dans un an ou deux, ils reviendront frapper à nos portes pour nous demander de voter pour eux”.

Après avoir traversé le parc, Elias rejoint un ami surnommé Bakouna, qui se repose à l’ombre d’un faré sur la plage. Les mains sur le front pour se protéger du soleil, ils observent le bidonville installé sur les hauteurs de la commune. Avant le cyclone toute la colline était couverte d’arbres, ils n'auraient jamais imaginé voir autant d’habitations.

“Les médias nous ont oubliés. Dans le nord on s’est sentis abandonnés”, remarque Bakouna.

Les médias nous ont oubliés. Au début l’électricité est arrivée à Mamoudzou et à Kawéni mais Mayotte c’est nous aussi, dans le nord on s’est sentis abandonnés”, lance Bakouna, la vingtaine. “Je suis rentré à Mayotte en 2023, et je ne reconnais plus mon île. On vit pas comme nos grands frères, nous on a peur et le cyclone a augmenté ce sentiment”, relate-t-il, “dans le village on voit de plus en plus de nouveaux visages, c’est devenu dangereux. Les jeunes que tu croises ils t’insultent il n’y a plus de respect et la tension monte”.

“Si tout le monde s’en va, qui va reconstruire Mayotte ?”

Après la tempête ma mère voulait que je parte en métropole mais moi je ne veux pas”, assure Elias, “si je pars je vais sans cesse penser à Mayotte et je ne pourrai pas avancer dans ma vie et elle a compris ma décision.Si tout le monde s’en va, qui va reconstruire Mayotte ? C’est à nous de faire renaître notre ville”.

Et le lycéen sait de quoi il parle, depuis plusieurs années il fait partie du comité de jeunes de Bandraboua qui organise des animations pour les plus jeunes, des activités essentielles pour créer des liens. “Chido a été un déclic pour moi, désormais je veux aider les gens ici, les accompagner dans leurs projets. Je veux créer une entreprise ou travailler pour la commune”, imagine Ellias, “en attendant j’espère qu’on va bientôt pouvoir reprendre nos activités avec le comité, car ça me manque”, soupire le jeune homme, en observant les enfants s’amuser dans la mangrove.

Des enfants jouent sur la plage de Bandraboua.
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Près de deux mois après le passage du cyclone Chido, ce 8 février, les habitants de la commune de Bandraboua tentent de panser leurs blessures. Ceux dont la maison est détruite opèrent les réparations au compte goutte quand ils en ont les moyens, les autres, qui ont la chance d'avoir un toit, se posent des questions quant à leur avenir à Mayotte. Tous se demandent où a bien pu passer l’aide qui leur avait été promise ? 

Dans le village de Bandraboua, presque deux mois après le cyclone Chido, il est difficile de trouver de l’ombre. Les arbres à pain qui ont fait la renommée de la commune n’ont pas résisté à la force du vent et l’abri à l’entrée du parc municipal s’est envolé. Quelques habitants arrivent néanmoins à se reposer le long des façades et aux abords des magasins qui ont rouvert leurs portes. Mais en ce début de week-end, samedi 8 février, l’heure n’est pas à la sieste. Ici et là des hommes empilent des parpaings pour reconstruire en dur les étages des maisons sinistrées tandis que d’autres les rejoignent munis de perceuses et d’outils en tout genre. Sur les hauteurs les coups de marteaux retentissent sur la tôle des cases du quartier Brezil, presque intégralement reconstruites, et les fumées des feux de nettoyage remplissent l’atmosphère d’une odeur de brûlé. 

“Toujours personne n’est venu me voir pour m’apporter de l’aide malgré mes demandes” 

Mouhaza Saindou sur la terrasse de son appartement, situé au troisième étage d’un immeuble familial, dans la commune de Bandraboua.

Au troisième et dernier étage d’un immeuble familial, Mouhaza Saindou étend son linge sur le garde-corps de sa terrasse, en tentant d’éviter ses deux jeunes garçons qui lui marchent dans les jambes. Cette maman de 38 ans, cuisinière au collège de Ouangani, n’a pas le temps de souffler, son logement n’a plus de toit. Le 14 décembre, le cyclone s’est infiltré dans son appartement, a soufflé la baie vitrée et détruit les meubles. Le salon, la cuisine, la salle de bain et la terrasse ne forment désormais plus qu’une seule pièce vide sans plafond, dans laquelle le soleil se reflète sur le carrelage blanc. La nuit et les jours de pluie, elle et ses quatre enfants se réunissent dans deux petites chambres, seuls espaces encore recouverts de tôles qui offrent un abri précaire. 

« Si je pars je ne pourrai pas me reconstruire » 

J’ai repris le travail au collège de Ouangani à 45 minutes de route d’ici, je dois me lever très tôt pour éviter les bouchons”, raconte Mouhaza, les larmes aux yeux, “en rentrant je cherche mes enfants à l’école, et je suis obligé de nettoyer toute la maison. Aujourd’hui encore il y avait des cailloux et de l’eau à cause de la pluie donc j’ai tout enlevé. Je n’ai pas une minute pour moi”. “J’ai demandé de l’aide partout où je pouvais mais je n’ai rien reçu, depuis le cyclone personne n’est venu me voir”, ajoute-t-elle désabusée. Sans toit la famille n’a plus aucune intimité ni sécurité. A l’arrière de sa maison, sur les hauteurs, habitants et passants ont une vue dégagée sur sa cuisine et son salon. “Les tôles pour mon toit coûtent très chères, je n’ai aucune visibilité, je ne sais pas ce que je vais faire”. 

Collés à ses jambes, les deux jeunes garçons de Mouhaza ne la quittent pas d’une semelle. Leur mère est leur seul repère dans le chaos.

Accoudée à la barrière de sa terrasse, elle observe les dizaines d’autres maisons éventrées qui parsèment la commune. Certaines sont néanmoins déjà recouvertes de bâches jaunâtres ou bleutés, signe des disparités qui existent entre les habitants. Beaucoup d'entre eux, sans assurances se retrouvent démunis. “La majorité des propriétaires de maisons détruites sont partis pour la métropole ou La Réunion”, indique Mouhaza Saindou, qui, malgré sa situation, ne souhaite pas quitter son village, “si je pars en sachant que ma maison est dans cet état, je ne pourrai pas me reconstruire et sortir Chido de ma tête”. En attendant de trouver une solution pour son logement, elle s’accroche à son métier qui lui donne un semblant de normalité, mais aussi à ses enfants qui arrivent à lui faire esquisser un sourire. 

Je vais vous raccompagner”, dit-elle, tenant un enfant par chaque main. Trois mètres plus loin, la porte d’entrée de son logement gît par terre au milieu de la végétation. 

Les aides promises toujours absentes 

La commune de Bandraboua située au nord-est de Mayotte, deux mois après le passage du cyclone Chido.

Depuis son balcon, le regard tourné vers sa commune et plus loin le port de Longoni, Echati Salim, 30 ans, se pose la question de son départ de Mayotte même si elle n’en a pas du tout envie. Si sa maison a été plutôt épargnée par le cyclone, elle s’aperçoit que ses trois jeunes enfants ont des séquelles suite à la violence de l’événement. “Dès qu’il y a de la pluie et du vent, mon plus grand de 6 ans me dit « ça recommence » et il va se barricader avec ses deux petits frères”, explique-t-elle, en les regardant jouer sur leurs vélos à roulettes. 

“Je ne veux pas partir mais quand je vois mes enfants dans cette situation, que les écoles sont surchargées, qu’on a reçu aucune aide et qu’il n’y a plus rien dans les magasins, je me demande jusqu’où on va tirer la corde ?”, insiste celle qui a vécu en métropole pendant plusieurs années. “Ces dernières semaines m’ont fait comprendre qu’avant en métropole j’étais vraiment française. Lorsqu’il y avait une inondation ou autre, en quelques semaines c’était réglé et tout le monde avait des aides. Même à La Réunion, un mois après un cyclone, il n’y a plus rien. Ici on est la “sous-France” et si personne ne s’était bougé dans le village il y aurait encore plein de débris”, déplore Echati, attristée.

Echati Salim, chez elle à Bandraboua. Son logement a été épargné par le cyclone, mais elle observe des changements de comportements chez ses enfants, marqués par la violence de la tempête.

Le plus difficile c’est qu’on nous a promis de l’aide et de l’argent mais ça ne vient pas. La prochaine fois, ne nous dîtes pas qu’il va y avoir des choses, dîtes que vous ne savez pas, comme ça on attend rien et on se prépare mentalement”, poursuit la jeune femme, qui a aperçu des hélicoptères et des zodiacs apporter des containers et des vivres à la commune, sans recevoir la moindre bouteille d’eau. L’idée que les aides sont détournées et ne sont pas réparties équitablement prend de l’ampleur, parmi la population. “Lors des dernières crise de l’eau tout le monde s’étaient inscrits sur les listes auprès du Centre communal d'action social (CCAS), ils ont déjà nos noms et nos adresses, pourquoi ne pas avoir réutilisé ces listes après le cyclone ?”,  se demande Echati. 

Lundi, elle se lèvera à 4h du matin pour faire le trajet jusqu’à son lieu de travail à Kawéni, et utilisera ses pauses pour espérer trouver de l’eau dans différents magasins. “Ici quand tu as un travail tu ne touches pas d’aides, on en verra jamais la couleur. Les Mahorais ils ont rien”.  Selon elle, les habitants des cases en tôles ont reçu toute l’attention et les aides après le cyclone Chido. Un sentiment partagé par une partie de la population, notamment en raison des nombreux reportages et articles de presse faisant références aux aides apportées dans les “bangas”, les bidonvilles, qui ont été complètement rasés par la tempête.

L’idée que les aides sont détournées et qu’elles ne bénéficient pas à tous de façon équitable se propage au sein de la population.

“Chido a été un déclic pour moi, je veux aider les gens du village” 

Avant Chido, les gens venaient de tous les alentours pour profiter des installations, prendre le temps avec leurs familles et faire des pique-niques”, confie Elias Madi, 16 ans, en marchant sur l’herbe du parc de Bandraboua, “ça me fait de la peine de voir que tout cela a disparu”.  Le terrain de basket est vide, des débris parcourent le sol et des arbres sont à terre, rien n’a changé depuis le 14 décembre. “Même les enfants qui jouent ne vont plus dans le parc mais sur la plage parce que c’est plus propre”. 

Le parc de Bandraboua, déserté depuis le passage du cyclone Chido.

Ma mère me parlait beaucoup du cyclone Kamisy qui a touché Mayotte en 1984, mais je n'aurais jamais imaginé voir une telle violence”, note le jeune homme. “Il y avait des morceaux de tôles qui s’envolaient dans tous les sens et quand j’ai fait le tour du village après le cyclone, quand j’ai vu tous les dégâts je ne pouvais pas y croire”. 

Entre les cours au lycée des Lumières à Mamoudzou et sa vie à la maison avec ses frères et sœurs, Elias retrouve petit à petit son rythme d’adolescent. Après la catastrophe sa famille et lui ont aidé le plus de monde possible en distribuant des repas et en déblayant les rues. Des journées intenses sans vraiment dormir ou manger. “Tous les jours j’accompagnai mon cousin pour enlever les débris, je ne voyais pas le temps passer”, se souvient-il. 

« Après le cyclone on buvait de l’eau en ouvrant la bouche lorsqu’il pleuvait »
Elias (à droite) et son ami Bakouna, observent les dégâts du cyclone depuis la plage de Bandraboua.

Après le cyclone, on buvait l’eau directement dans la rivière ou en ouvrant la bouche lorsqu’il pleuvait”, témoigne Elias. “La première fois que j’ai bu de l’eau en bouteille, c’est grâce à un ami dont la famille travaille au CCAS. Sinon, je n’aurais rien eu”, confirme-t-il, renforçant les rumeurs de détournement de l’aide. Il se souvient avoir attendu plus de cinq heures dans une longue file de plusieurs dizaines de mètres, au centre du village, dans l’espoir d’obtenir un pack d’eau. “Pour recevoir de l’aide ici, il faut présenter une pièce d’identité, alors qu’ils savent très bien que beaucoup n’en ont pas. Ce n’est pas le moment de faire de la politique, tout le monde a été touché”, ajoute-t-il, frustré de voir la population divisée. “Le pire, c’est que dans le quartier, on a tout fait sans les élus, sans leurs aides ni leurs consignes. Mais dans un an ou deux, ils reviendront frapper à nos portes pour nous demander de voter pour eux”.

Après avoir traversé le parc, Elias rejoint un ami surnommé Bakouna, qui se repose à l’ombre d’un faré sur la plage. Les mains sur le front pour se protéger du soleil, ils observent le bidonville installé sur les hauteurs de la commune. Avant le cyclone toute la colline était couverte d’arbres, ils n'auraient jamais imaginé voir autant d’habitations.

“Les médias nous ont oubliés. Dans le nord on s’est sentis abandonnés”, remarque Bakouna.

Les médias nous ont oubliés. Au début l’électricité est arrivée à Mamoudzou et à Kawéni mais Mayotte c’est nous aussi, dans le nord on s’est sentis abandonnés”, lance Bakouna, la vingtaine. “Je suis rentré à Mayotte en 2023, et je ne reconnais plus mon île. On vit pas comme nos grands frères, nous on a peur et le cyclone a augmenté ce sentiment”, relate-t-il, “dans le village on voit de plus en plus de nouveaux visages, c’est devenu dangereux. Les jeunes que tu croises ils t’insultent il n’y a plus de respect et la tension monte”.

“Si tout le monde s’en va, qui va reconstruire Mayotte ?”

Après la tempête ma mère voulait que je parte en métropole mais moi je ne veux pas”, assure Elias, “si je pars je vais sans cesse penser à Mayotte et je ne pourrai pas avancer dans ma vie et elle a compris ma décision.Si tout le monde s’en va, qui va reconstruire Mayotte ? C’est à nous de faire renaître notre ville”.

Et le lycéen sait de quoi il parle, depuis plusieurs années il fait partie du comité de jeunes de Bandraboua qui organise des animations pour les plus jeunes, des activités essentielles pour créer des liens. “Chido a été un déclic pour moi, désormais je veux aider les gens ici, les accompagner dans leurs projets. Je veux créer une entreprise ou travailler pour la commune”, imagine Ellias, “en attendant j’espère qu’on va bientôt pouvoir reprendre nos activités avec le comité, car ça me manque”, soupire le jeune homme, en observant les enfants s’amuser dans la mangrove.

Des enfants jouent sur la plage de Bandraboua.
No items found.

Près de deux mois après le passage du cyclone Chido, ce 8 février, les habitants de la commune de Bandraboua tentent de panser leurs blessures. Ceux dont la maison est détruite opèrent les réparations au compte goutte quand ils en ont les moyens, les autres, qui ont la chance d'avoir un toit, se posent des questions quant à leur avenir à Mayotte. Tous se demandent où a bien pu passer l’aide qui leur avait été promise ? 

Dans le village de Bandraboua, presque deux mois après le cyclone Chido, il est difficile de trouver de l’ombre. Les arbres à pain qui ont fait la renommée de la commune n’ont pas résisté à la force du vent et l’abri à l’entrée du parc municipal s’est envolé. Quelques habitants arrivent néanmoins à se reposer le long des façades et aux abords des magasins qui ont rouvert leurs portes. Mais en ce début de week-end, samedi 8 février, l’heure n’est pas à la sieste. Ici et là des hommes empilent des parpaings pour reconstruire en dur les étages des maisons sinistrées tandis que d’autres les rejoignent munis de perceuses et d’outils en tout genre. Sur les hauteurs les coups de marteaux retentissent sur la tôle des cases du quartier Brezil, presque intégralement reconstruites, et les fumées des feux de nettoyage remplissent l’atmosphère d’une odeur de brûlé. 

“Toujours personne n’est venu me voir pour m’apporter de l’aide malgré mes demandes” 

Mouhaza Saindou sur la terrasse de son appartement, situé au troisième étage d’un immeuble familial, dans la commune de Bandraboua.

Au troisième et dernier étage d’un immeuble familial, Mouhaza Saindou étend son linge sur le garde-corps de sa terrasse, en tentant d’éviter ses deux jeunes garçons qui lui marchent dans les jambes. Cette maman de 38 ans, cuisinière au collège de Ouangani, n’a pas le temps de souffler, son logement n’a plus de toit. Le 14 décembre, le cyclone s’est infiltré dans son appartement, a soufflé la baie vitrée et détruit les meubles. Le salon, la cuisine, la salle de bain et la terrasse ne forment désormais plus qu’une seule pièce vide sans plafond, dans laquelle le soleil se reflète sur le carrelage blanc. La nuit et les jours de pluie, elle et ses quatre enfants se réunissent dans deux petites chambres, seuls espaces encore recouverts de tôles qui offrent un abri précaire. 

« Si je pars je ne pourrai pas me reconstruire » 

J’ai repris le travail au collège de Ouangani à 45 minutes de route d’ici, je dois me lever très tôt pour éviter les bouchons”, raconte Mouhaza, les larmes aux yeux, “en rentrant je cherche mes enfants à l’école, et je suis obligé de nettoyer toute la maison. Aujourd’hui encore il y avait des cailloux et de l’eau à cause de la pluie donc j’ai tout enlevé. Je n’ai pas une minute pour moi”. “J’ai demandé de l’aide partout où je pouvais mais je n’ai rien reçu, depuis le cyclone personne n’est venu me voir”, ajoute-t-elle désabusée. Sans toit la famille n’a plus aucune intimité ni sécurité. A l’arrière de sa maison, sur les hauteurs, habitants et passants ont une vue dégagée sur sa cuisine et son salon. “Les tôles pour mon toit coûtent très chères, je n’ai aucune visibilité, je ne sais pas ce que je vais faire”. 

Collés à ses jambes, les deux jeunes garçons de Mouhaza ne la quittent pas d’une semelle. Leur mère est leur seul repère dans le chaos.

Accoudée à la barrière de sa terrasse, elle observe les dizaines d’autres maisons éventrées qui parsèment la commune. Certaines sont néanmoins déjà recouvertes de bâches jaunâtres ou bleutés, signe des disparités qui existent entre les habitants. Beaucoup d'entre eux, sans assurances se retrouvent démunis. “La majorité des propriétaires de maisons détruites sont partis pour la métropole ou La Réunion”, indique Mouhaza Saindou, qui, malgré sa situation, ne souhaite pas quitter son village, “si je pars en sachant que ma maison est dans cet état, je ne pourrai pas me reconstruire et sortir Chido de ma tête”. En attendant de trouver une solution pour son logement, elle s’accroche à son métier qui lui donne un semblant de normalité, mais aussi à ses enfants qui arrivent à lui faire esquisser un sourire. 

Je vais vous raccompagner”, dit-elle, tenant un enfant par chaque main. Trois mètres plus loin, la porte d’entrée de son logement gît par terre au milieu de la végétation. 

Les aides promises toujours absentes 

La commune de Bandraboua située au nord-est de Mayotte, deux mois après le passage du cyclone Chido.

Depuis son balcon, le regard tourné vers sa commune et plus loin le port de Longoni, Echati Salim, 30 ans, se pose la question de son départ de Mayotte même si elle n’en a pas du tout envie. Si sa maison a été plutôt épargnée par le cyclone, elle s’aperçoit que ses trois jeunes enfants ont des séquelles suite à la violence de l’événement. “Dès qu’il y a de la pluie et du vent, mon plus grand de 6 ans me dit « ça recommence » et il va se barricader avec ses deux petits frères”, explique-t-elle, en les regardant jouer sur leurs vélos à roulettes. 

“Je ne veux pas partir mais quand je vois mes enfants dans cette situation, que les écoles sont surchargées, qu’on a reçu aucune aide et qu’il n’y a plus rien dans les magasins, je me demande jusqu’où on va tirer la corde ?”, insiste celle qui a vécu en métropole pendant plusieurs années. “Ces dernières semaines m’ont fait comprendre qu’avant en métropole j’étais vraiment française. Lorsqu’il y avait une inondation ou autre, en quelques semaines c’était réglé et tout le monde avait des aides. Même à La Réunion, un mois après un cyclone, il n’y a plus rien. Ici on est la “sous-France” et si personne ne s’était bougé dans le village il y aurait encore plein de débris”, déplore Echati, attristée.

Echati Salim, chez elle à Bandraboua. Son logement a été épargné par le cyclone, mais elle observe des changements de comportements chez ses enfants, marqués par la violence de la tempête.

Le plus difficile c’est qu’on nous a promis de l’aide et de l’argent mais ça ne vient pas. La prochaine fois, ne nous dîtes pas qu’il va y avoir des choses, dîtes que vous ne savez pas, comme ça on attend rien et on se prépare mentalement”, poursuit la jeune femme, qui a aperçu des hélicoptères et des zodiacs apporter des containers et des vivres à la commune, sans recevoir la moindre bouteille d’eau. L’idée que les aides sont détournées et ne sont pas réparties équitablement prend de l’ampleur, parmi la population. “Lors des dernières crise de l’eau tout le monde s’étaient inscrits sur les listes auprès du Centre communal d'action social (CCAS), ils ont déjà nos noms et nos adresses, pourquoi ne pas avoir réutilisé ces listes après le cyclone ?”,  se demande Echati. 

Lundi, elle se lèvera à 4h du matin pour faire le trajet jusqu’à son lieu de travail à Kawéni, et utilisera ses pauses pour espérer trouver de l’eau dans différents magasins. “Ici quand tu as un travail tu ne touches pas d’aides, on en verra jamais la couleur. Les Mahorais ils ont rien”.  Selon elle, les habitants des cases en tôles ont reçu toute l’attention et les aides après le cyclone Chido. Un sentiment partagé par une partie de la population, notamment en raison des nombreux reportages et articles de presse faisant références aux aides apportées dans les “bangas”, les bidonvilles, qui ont été complètement rasés par la tempête.

L’idée que les aides sont détournées et qu’elles ne bénéficient pas à tous de façon équitable se propage au sein de la population.

“Chido a été un déclic pour moi, je veux aider les gens du village” 

Avant Chido, les gens venaient de tous les alentours pour profiter des installations, prendre le temps avec leurs familles et faire des pique-niques”, confie Elias Madi, 16 ans, en marchant sur l’herbe du parc de Bandraboua, “ça me fait de la peine de voir que tout cela a disparu”.  Le terrain de basket est vide, des débris parcourent le sol et des arbres sont à terre, rien n’a changé depuis le 14 décembre. “Même les enfants qui jouent ne vont plus dans le parc mais sur la plage parce que c’est plus propre”. 

Le parc de Bandraboua, déserté depuis le passage du cyclone Chido.

Ma mère me parlait beaucoup du cyclone Kamisy qui a touché Mayotte en 1984, mais je n'aurais jamais imaginé voir une telle violence”, note le jeune homme. “Il y avait des morceaux de tôles qui s’envolaient dans tous les sens et quand j’ai fait le tour du village après le cyclone, quand j’ai vu tous les dégâts je ne pouvais pas y croire”. 

Entre les cours au lycée des Lumières à Mamoudzou et sa vie à la maison avec ses frères et sœurs, Elias retrouve petit à petit son rythme d’adolescent. Après la catastrophe sa famille et lui ont aidé le plus de monde possible en distribuant des repas et en déblayant les rues. Des journées intenses sans vraiment dormir ou manger. “Tous les jours j’accompagnai mon cousin pour enlever les débris, je ne voyais pas le temps passer”, se souvient-il. 

« Après le cyclone on buvait de l’eau en ouvrant la bouche lorsqu’il pleuvait »
Elias (à droite) et son ami Bakouna, observent les dégâts du cyclone depuis la plage de Bandraboua.

Après le cyclone, on buvait l’eau directement dans la rivière ou en ouvrant la bouche lorsqu’il pleuvait”, témoigne Elias. “La première fois que j’ai bu de l’eau en bouteille, c’est grâce à un ami dont la famille travaille au CCAS. Sinon, je n’aurais rien eu”, confirme-t-il, renforçant les rumeurs de détournement de l’aide. Il se souvient avoir attendu plus de cinq heures dans une longue file de plusieurs dizaines de mètres, au centre du village, dans l’espoir d’obtenir un pack d’eau. “Pour recevoir de l’aide ici, il faut présenter une pièce d’identité, alors qu’ils savent très bien que beaucoup n’en ont pas. Ce n’est pas le moment de faire de la politique, tout le monde a été touché”, ajoute-t-il, frustré de voir la population divisée. “Le pire, c’est que dans le quartier, on a tout fait sans les élus, sans leurs aides ni leurs consignes. Mais dans un an ou deux, ils reviendront frapper à nos portes pour nous demander de voter pour eux”.

Après avoir traversé le parc, Elias rejoint un ami surnommé Bakouna, qui se repose à l’ombre d’un faré sur la plage. Les mains sur le front pour se protéger du soleil, ils observent le bidonville installé sur les hauteurs de la commune. Avant le cyclone toute la colline était couverte d’arbres, ils n'auraient jamais imaginé voir autant d’habitations.

“Les médias nous ont oubliés. Dans le nord on s’est sentis abandonnés”, remarque Bakouna.

Les médias nous ont oubliés. Au début l’électricité est arrivée à Mamoudzou et à Kawéni mais Mayotte c’est nous aussi, dans le nord on s’est sentis abandonnés”, lance Bakouna, la vingtaine. “Je suis rentré à Mayotte en 2023, et je ne reconnais plus mon île. On vit pas comme nos grands frères, nous on a peur et le cyclone a augmenté ce sentiment”, relate-t-il, “dans le village on voit de plus en plus de nouveaux visages, c’est devenu dangereux. Les jeunes que tu croises ils t’insultent il n’y a plus de respect et la tension monte”.

“Si tout le monde s’en va, qui va reconstruire Mayotte ?”

Après la tempête ma mère voulait que je parte en métropole mais moi je ne veux pas”, assure Elias, “si je pars je vais sans cesse penser à Mayotte et je ne pourrai pas avancer dans ma vie et elle a compris ma décision.Si tout le monde s’en va, qui va reconstruire Mayotte ? C’est à nous de faire renaître notre ville”.

Et le lycéen sait de quoi il parle, depuis plusieurs années il fait partie du comité de jeunes de Bandraboua qui organise des animations pour les plus jeunes, des activités essentielles pour créer des liens. “Chido a été un déclic pour moi, désormais je veux aider les gens ici, les accompagner dans leurs projets. Je veux créer une entreprise ou travailler pour la commune”, imagine Ellias, “en attendant j’espère qu’on va bientôt pouvoir reprendre nos activités avec le comité, car ça me manque”, soupire le jeune homme, en observant les enfants s’amuser dans la mangrove.

Des enfants jouent sur la plage de Bandraboua.
No items found.

Près de deux mois après le passage du cyclone Chido, ce 8 février, les habitants de la commune de Bandraboua tentent de panser leurs blessures. Ceux dont la maison est détruite opèrent les réparations au compte goutte quand ils en ont les moyens, les autres, qui ont la chance d'avoir un toit, se posent des questions quant à leur avenir à Mayotte. Tous se demandent où a bien pu passer l’aide qui leur avait été promise ? 

Dans le village de Bandraboua, presque deux mois après le cyclone Chido, il est difficile de trouver de l’ombre. Les arbres à pain qui ont fait la renommée de la commune n’ont pas résisté à la force du vent et l’abri à l’entrée du parc municipal s’est envolé. Quelques habitants arrivent néanmoins à se reposer le long des façades et aux abords des magasins qui ont rouvert leurs portes. Mais en ce début de week-end, samedi 8 février, l’heure n’est pas à la sieste. Ici et là des hommes empilent des parpaings pour reconstruire en dur les étages des maisons sinistrées tandis que d’autres les rejoignent munis de perceuses et d’outils en tout genre. Sur les hauteurs les coups de marteaux retentissent sur la tôle des cases du quartier Brezil, presque intégralement reconstruites, et les fumées des feux de nettoyage remplissent l’atmosphère d’une odeur de brûlé. 

“Toujours personne n’est venu me voir pour m’apporter de l’aide malgré mes demandes” 

Mouhaza Saindou sur la terrasse de son appartement, situé au troisième étage d’un immeuble familial, dans la commune de Bandraboua.

Au troisième et dernier étage d’un immeuble familial, Mouhaza Saindou étend son linge sur le garde-corps de sa terrasse, en tentant d’éviter ses deux jeunes garçons qui lui marchent dans les jambes. Cette maman de 38 ans, cuisinière au collège de Ouangani, n’a pas le temps de souffler, son logement n’a plus de toit. Le 14 décembre, le cyclone s’est infiltré dans son appartement, a soufflé la baie vitrée et détruit les meubles. Le salon, la cuisine, la salle de bain et la terrasse ne forment désormais plus qu’une seule pièce vide sans plafond, dans laquelle le soleil se reflète sur le carrelage blanc. La nuit et les jours de pluie, elle et ses quatre enfants se réunissent dans deux petites chambres, seuls espaces encore recouverts de tôles qui offrent un abri précaire. 

« Si je pars je ne pourrai pas me reconstruire » 

J’ai repris le travail au collège de Ouangani à 45 minutes de route d’ici, je dois me lever très tôt pour éviter les bouchons”, raconte Mouhaza, les larmes aux yeux, “en rentrant je cherche mes enfants à l’école, et je suis obligé de nettoyer toute la maison. Aujourd’hui encore il y avait des cailloux et de l’eau à cause de la pluie donc j’ai tout enlevé. Je n’ai pas une minute pour moi”. “J’ai demandé de l’aide partout où je pouvais mais je n’ai rien reçu, depuis le cyclone personne n’est venu me voir”, ajoute-t-elle désabusée. Sans toit la famille n’a plus aucune intimité ni sécurité. A l’arrière de sa maison, sur les hauteurs, habitants et passants ont une vue dégagée sur sa cuisine et son salon. “Les tôles pour mon toit coûtent très chères, je n’ai aucune visibilité, je ne sais pas ce que je vais faire”. 

Collés à ses jambes, les deux jeunes garçons de Mouhaza ne la quittent pas d’une semelle. Leur mère est leur seul repère dans le chaos.

Accoudée à la barrière de sa terrasse, elle observe les dizaines d’autres maisons éventrées qui parsèment la commune. Certaines sont néanmoins déjà recouvertes de bâches jaunâtres ou bleutés, signe des disparités qui existent entre les habitants. Beaucoup d'entre eux, sans assurances se retrouvent démunis. “La majorité des propriétaires de maisons détruites sont partis pour la métropole ou La Réunion”, indique Mouhaza Saindou, qui, malgré sa situation, ne souhaite pas quitter son village, “si je pars en sachant que ma maison est dans cet état, je ne pourrai pas me reconstruire et sortir Chido de ma tête”. En attendant de trouver une solution pour son logement, elle s’accroche à son métier qui lui donne un semblant de normalité, mais aussi à ses enfants qui arrivent à lui faire esquisser un sourire. 

Je vais vous raccompagner”, dit-elle, tenant un enfant par chaque main. Trois mètres plus loin, la porte d’entrée de son logement gît par terre au milieu de la végétation. 

Les aides promises toujours absentes 

La commune de Bandraboua située au nord-est de Mayotte, deux mois après le passage du cyclone Chido.

Depuis son balcon, le regard tourné vers sa commune et plus loin le port de Longoni, Echati Salim, 30 ans, se pose la question de son départ de Mayotte même si elle n’en a pas du tout envie. Si sa maison a été plutôt épargnée par le cyclone, elle s’aperçoit que ses trois jeunes enfants ont des séquelles suite à la violence de l’événement. “Dès qu’il y a de la pluie et du vent, mon plus grand de 6 ans me dit « ça recommence » et il va se barricader avec ses deux petits frères”, explique-t-elle, en les regardant jouer sur leurs vélos à roulettes. 

“Je ne veux pas partir mais quand je vois mes enfants dans cette situation, que les écoles sont surchargées, qu’on a reçu aucune aide et qu’il n’y a plus rien dans les magasins, je me demande jusqu’où on va tirer la corde ?”, insiste celle qui a vécu en métropole pendant plusieurs années. “Ces dernières semaines m’ont fait comprendre qu’avant en métropole j’étais vraiment française. Lorsqu’il y avait une inondation ou autre, en quelques semaines c’était réglé et tout le monde avait des aides. Même à La Réunion, un mois après un cyclone, il n’y a plus rien. Ici on est la “sous-France” et si personne ne s’était bougé dans le village il y aurait encore plein de débris”, déplore Echati, attristée.

Echati Salim, chez elle à Bandraboua. Son logement a été épargné par le cyclone, mais elle observe des changements de comportements chez ses enfants, marqués par la violence de la tempête.

Le plus difficile c’est qu’on nous a promis de l’aide et de l’argent mais ça ne vient pas. La prochaine fois, ne nous dîtes pas qu’il va y avoir des choses, dîtes que vous ne savez pas, comme ça on attend rien et on se prépare mentalement”, poursuit la jeune femme, qui a aperçu des hélicoptères et des zodiacs apporter des containers et des vivres à la commune, sans recevoir la moindre bouteille d’eau. L’idée que les aides sont détournées et ne sont pas réparties équitablement prend de l’ampleur, parmi la population. “Lors des dernières crise de l’eau tout le monde s’étaient inscrits sur les listes auprès du Centre communal d'action social (CCAS), ils ont déjà nos noms et nos adresses, pourquoi ne pas avoir réutilisé ces listes après le cyclone ?”,  se demande Echati. 

Lundi, elle se lèvera à 4h du matin pour faire le trajet jusqu’à son lieu de travail à Kawéni, et utilisera ses pauses pour espérer trouver de l’eau dans différents magasins. “Ici quand tu as un travail tu ne touches pas d’aides, on en verra jamais la couleur. Les Mahorais ils ont rien”.  Selon elle, les habitants des cases en tôles ont reçu toute l’attention et les aides après le cyclone Chido. Un sentiment partagé par une partie de la population, notamment en raison des nombreux reportages et articles de presse faisant références aux aides apportées dans les “bangas”, les bidonvilles, qui ont été complètement rasés par la tempête.

L’idée que les aides sont détournées et qu’elles ne bénéficient pas à tous de façon équitable se propage au sein de la population.

“Chido a été un déclic pour moi, je veux aider les gens du village” 

Avant Chido, les gens venaient de tous les alentours pour profiter des installations, prendre le temps avec leurs familles et faire des pique-niques”, confie Elias Madi, 16 ans, en marchant sur l’herbe du parc de Bandraboua, “ça me fait de la peine de voir que tout cela a disparu”.  Le terrain de basket est vide, des débris parcourent le sol et des arbres sont à terre, rien n’a changé depuis le 14 décembre. “Même les enfants qui jouent ne vont plus dans le parc mais sur la plage parce que c’est plus propre”. 

Le parc de Bandraboua, déserté depuis le passage du cyclone Chido.

Ma mère me parlait beaucoup du cyclone Kamisy qui a touché Mayotte en 1984, mais je n'aurais jamais imaginé voir une telle violence”, note le jeune homme. “Il y avait des morceaux de tôles qui s’envolaient dans tous les sens et quand j’ai fait le tour du village après le cyclone, quand j’ai vu tous les dégâts je ne pouvais pas y croire”. 

Entre les cours au lycée des Lumières à Mamoudzou et sa vie à la maison avec ses frères et sœurs, Elias retrouve petit à petit son rythme d’adolescent. Après la catastrophe sa famille et lui ont aidé le plus de monde possible en distribuant des repas et en déblayant les rues. Des journées intenses sans vraiment dormir ou manger. “Tous les jours j’accompagnai mon cousin pour enlever les débris, je ne voyais pas le temps passer”, se souvient-il. 

« Après le cyclone on buvait de l’eau en ouvrant la bouche lorsqu’il pleuvait »
Elias (à droite) et son ami Bakouna, observent les dégâts du cyclone depuis la plage de Bandraboua.

Après le cyclone, on buvait l’eau directement dans la rivière ou en ouvrant la bouche lorsqu’il pleuvait”, témoigne Elias. “La première fois que j’ai bu de l’eau en bouteille, c’est grâce à un ami dont la famille travaille au CCAS. Sinon, je n’aurais rien eu”, confirme-t-il, renforçant les rumeurs de détournement de l’aide. Il se souvient avoir attendu plus de cinq heures dans une longue file de plusieurs dizaines de mètres, au centre du village, dans l’espoir d’obtenir un pack d’eau. “Pour recevoir de l’aide ici, il faut présenter une pièce d’identité, alors qu’ils savent très bien que beaucoup n’en ont pas. Ce n’est pas le moment de faire de la politique, tout le monde a été touché”, ajoute-t-il, frustré de voir la population divisée. “Le pire, c’est que dans le quartier, on a tout fait sans les élus, sans leurs aides ni leurs consignes. Mais dans un an ou deux, ils reviendront frapper à nos portes pour nous demander de voter pour eux”.

Après avoir traversé le parc, Elias rejoint un ami surnommé Bakouna, qui se repose à l’ombre d’un faré sur la plage. Les mains sur le front pour se protéger du soleil, ils observent le bidonville installé sur les hauteurs de la commune. Avant le cyclone toute la colline était couverte d’arbres, ils n'auraient jamais imaginé voir autant d’habitations.

“Les médias nous ont oubliés. Dans le nord on s’est sentis abandonnés”, remarque Bakouna.

Les médias nous ont oubliés. Au début l’électricité est arrivée à Mamoudzou et à Kawéni mais Mayotte c’est nous aussi, dans le nord on s’est sentis abandonnés”, lance Bakouna, la vingtaine. “Je suis rentré à Mayotte en 2023, et je ne reconnais plus mon île. On vit pas comme nos grands frères, nous on a peur et le cyclone a augmenté ce sentiment”, relate-t-il, “dans le village on voit de plus en plus de nouveaux visages, c’est devenu dangereux. Les jeunes que tu croises ils t’insultent il n’y a plus de respect et la tension monte”.

“Si tout le monde s’en va, qui va reconstruire Mayotte ?”

Après la tempête ma mère voulait que je parte en métropole mais moi je ne veux pas”, assure Elias, “si je pars je vais sans cesse penser à Mayotte et je ne pourrai pas avancer dans ma vie et elle a compris ma décision.Si tout le monde s’en va, qui va reconstruire Mayotte ? C’est à nous de faire renaître notre ville”.

Et le lycéen sait de quoi il parle, depuis plusieurs années il fait partie du comité de jeunes de Bandraboua qui organise des animations pour les plus jeunes, des activités essentielles pour créer des liens. “Chido a été un déclic pour moi, désormais je veux aider les gens ici, les accompagner dans leurs projets. Je veux créer une entreprise ou travailler pour la commune”, imagine Ellias, “en attendant j’espère qu’on va bientôt pouvoir reprendre nos activités avec le comité, car ça me manque”, soupire le jeune homme, en observant les enfants s’amuser dans la mangrove.

Des enfants jouent sur la plage de Bandraboua.
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Près de deux mois après le passage du cyclone Chido, ce 8 février, les habitants de la commune de Bandraboua tentent de panser leurs blessures. Ceux dont la maison est détruite opèrent les réparations au compte goutte quand ils en ont les moyens, les autres, qui ont la chance d'avoir un toit, se posent des questions quant à leur avenir à Mayotte. Tous se demandent où a bien pu passer l’aide qui leur avait été promise ? 

Dans le village de Bandraboua, presque deux mois après le cyclone Chido, il est difficile de trouver de l’ombre. Les arbres à pain qui ont fait la renommée de la commune n’ont pas résisté à la force du vent et l’abri à l’entrée du parc municipal s’est envolé. Quelques habitants arrivent néanmoins à se reposer le long des façades et aux abords des magasins qui ont rouvert leurs portes. Mais en ce début de week-end, samedi 8 février, l’heure n’est pas à la sieste. Ici et là des hommes empilent des parpaings pour reconstruire en dur les étages des maisons sinistrées tandis que d’autres les rejoignent munis de perceuses et d’outils en tout genre. Sur les hauteurs les coups de marteaux retentissent sur la tôle des cases du quartier Brezil, presque intégralement reconstruites, et les fumées des feux de nettoyage remplissent l’atmosphère d’une odeur de brûlé. 

“Toujours personne n’est venu me voir pour m’apporter de l’aide malgré mes demandes” 

Mouhaza Saindou sur la terrasse de son appartement, situé au troisième étage d’un immeuble familial, dans la commune de Bandraboua.

Au troisième et dernier étage d’un immeuble familial, Mouhaza Saindou étend son linge sur le garde-corps de sa terrasse, en tentant d’éviter ses deux jeunes garçons qui lui marchent dans les jambes. Cette maman de 38 ans, cuisinière au collège de Ouangani, n’a pas le temps de souffler, son logement n’a plus de toit. Le 14 décembre, le cyclone s’est infiltré dans son appartement, a soufflé la baie vitrée et détruit les meubles. Le salon, la cuisine, la salle de bain et la terrasse ne forment désormais plus qu’une seule pièce vide sans plafond, dans laquelle le soleil se reflète sur le carrelage blanc. La nuit et les jours de pluie, elle et ses quatre enfants se réunissent dans deux petites chambres, seuls espaces encore recouverts de tôles qui offrent un abri précaire. 

« Si je pars je ne pourrai pas me reconstruire » 

J’ai repris le travail au collège de Ouangani à 45 minutes de route d’ici, je dois me lever très tôt pour éviter les bouchons”, raconte Mouhaza, les larmes aux yeux, “en rentrant je cherche mes enfants à l’école, et je suis obligé de nettoyer toute la maison. Aujourd’hui encore il y avait des cailloux et de l’eau à cause de la pluie donc j’ai tout enlevé. Je n’ai pas une minute pour moi”. “J’ai demandé de l’aide partout où je pouvais mais je n’ai rien reçu, depuis le cyclone personne n’est venu me voir”, ajoute-t-elle désabusée. Sans toit la famille n’a plus aucune intimité ni sécurité. A l’arrière de sa maison, sur les hauteurs, habitants et passants ont une vue dégagée sur sa cuisine et son salon. “Les tôles pour mon toit coûtent très chères, je n’ai aucune visibilité, je ne sais pas ce que je vais faire”. 

Collés à ses jambes, les deux jeunes garçons de Mouhaza ne la quittent pas d’une semelle. Leur mère est leur seul repère dans le chaos.

Accoudée à la barrière de sa terrasse, elle observe les dizaines d’autres maisons éventrées qui parsèment la commune. Certaines sont néanmoins déjà recouvertes de bâches jaunâtres ou bleutés, signe des disparités qui existent entre les habitants. Beaucoup d'entre eux, sans assurances se retrouvent démunis. “La majorité des propriétaires de maisons détruites sont partis pour la métropole ou La Réunion”, indique Mouhaza Saindou, qui, malgré sa situation, ne souhaite pas quitter son village, “si je pars en sachant que ma maison est dans cet état, je ne pourrai pas me reconstruire et sortir Chido de ma tête”. En attendant de trouver une solution pour son logement, elle s’accroche à son métier qui lui donne un semblant de normalité, mais aussi à ses enfants qui arrivent à lui faire esquisser un sourire. 

Je vais vous raccompagner”, dit-elle, tenant un enfant par chaque main. Trois mètres plus loin, la porte d’entrée de son logement gît par terre au milieu de la végétation. 

Les aides promises toujours absentes 

La commune de Bandraboua située au nord-est de Mayotte, deux mois après le passage du cyclone Chido.

Depuis son balcon, le regard tourné vers sa commune et plus loin le port de Longoni, Echati Salim, 30 ans, se pose la question de son départ de Mayotte même si elle n’en a pas du tout envie. Si sa maison a été plutôt épargnée par le cyclone, elle s’aperçoit que ses trois jeunes enfants ont des séquelles suite à la violence de l’événement. “Dès qu’il y a de la pluie et du vent, mon plus grand de 6 ans me dit « ça recommence » et il va se barricader avec ses deux petits frères”, explique-t-elle, en les regardant jouer sur leurs vélos à roulettes. 

“Je ne veux pas partir mais quand je vois mes enfants dans cette situation, que les écoles sont surchargées, qu’on a reçu aucune aide et qu’il n’y a plus rien dans les magasins, je me demande jusqu’où on va tirer la corde ?”, insiste celle qui a vécu en métropole pendant plusieurs années. “Ces dernières semaines m’ont fait comprendre qu’avant en métropole j’étais vraiment française. Lorsqu’il y avait une inondation ou autre, en quelques semaines c’était réglé et tout le monde avait des aides. Même à La Réunion, un mois après un cyclone, il n’y a plus rien. Ici on est la “sous-France” et si personne ne s’était bougé dans le village il y aurait encore plein de débris”, déplore Echati, attristée.

Echati Salim, chez elle à Bandraboua. Son logement a été épargné par le cyclone, mais elle observe des changements de comportements chez ses enfants, marqués par la violence de la tempête.

Le plus difficile c’est qu’on nous a promis de l’aide et de l’argent mais ça ne vient pas. La prochaine fois, ne nous dîtes pas qu’il va y avoir des choses, dîtes que vous ne savez pas, comme ça on attend rien et on se prépare mentalement”, poursuit la jeune femme, qui a aperçu des hélicoptères et des zodiacs apporter des containers et des vivres à la commune, sans recevoir la moindre bouteille d’eau. L’idée que les aides sont détournées et ne sont pas réparties équitablement prend de l’ampleur, parmi la population. “Lors des dernières crise de l’eau tout le monde s’étaient inscrits sur les listes auprès du Centre communal d'action social (CCAS), ils ont déjà nos noms et nos adresses, pourquoi ne pas avoir réutilisé ces listes après le cyclone ?”,  se demande Echati. 

Lundi, elle se lèvera à 4h du matin pour faire le trajet jusqu’à son lieu de travail à Kawéni, et utilisera ses pauses pour espérer trouver de l’eau dans différents magasins. “Ici quand tu as un travail tu ne touches pas d’aides, on en verra jamais la couleur. Les Mahorais ils ont rien”.  Selon elle, les habitants des cases en tôles ont reçu toute l’attention et les aides après le cyclone Chido. Un sentiment partagé par une partie de la population, notamment en raison des nombreux reportages et articles de presse faisant références aux aides apportées dans les “bangas”, les bidonvilles, qui ont été complètement rasés par la tempête.

L’idée que les aides sont détournées et qu’elles ne bénéficient pas à tous de façon équitable se propage au sein de la population.

“Chido a été un déclic pour moi, je veux aider les gens du village” 

Avant Chido, les gens venaient de tous les alentours pour profiter des installations, prendre le temps avec leurs familles et faire des pique-niques”, confie Elias Madi, 16 ans, en marchant sur l’herbe du parc de Bandraboua, “ça me fait de la peine de voir que tout cela a disparu”.  Le terrain de basket est vide, des débris parcourent le sol et des arbres sont à terre, rien n’a changé depuis le 14 décembre. “Même les enfants qui jouent ne vont plus dans le parc mais sur la plage parce que c’est plus propre”. 

Le parc de Bandraboua, déserté depuis le passage du cyclone Chido.

Ma mère me parlait beaucoup du cyclone Kamisy qui a touché Mayotte en 1984, mais je n'aurais jamais imaginé voir une telle violence”, note le jeune homme. “Il y avait des morceaux de tôles qui s’envolaient dans tous les sens et quand j’ai fait le tour du village après le cyclone, quand j’ai vu tous les dégâts je ne pouvais pas y croire”. 

Entre les cours au lycée des Lumières à Mamoudzou et sa vie à la maison avec ses frères et sœurs, Elias retrouve petit à petit son rythme d’adolescent. Après la catastrophe sa famille et lui ont aidé le plus de monde possible en distribuant des repas et en déblayant les rues. Des journées intenses sans vraiment dormir ou manger. “Tous les jours j’accompagnai mon cousin pour enlever les débris, je ne voyais pas le temps passer”, se souvient-il. 

« Après le cyclone on buvait de l’eau en ouvrant la bouche lorsqu’il pleuvait »
Elias (à droite) et son ami Bakouna, observent les dégâts du cyclone depuis la plage de Bandraboua.

Après le cyclone, on buvait l’eau directement dans la rivière ou en ouvrant la bouche lorsqu’il pleuvait”, témoigne Elias. “La première fois que j’ai bu de l’eau en bouteille, c’est grâce à un ami dont la famille travaille au CCAS. Sinon, je n’aurais rien eu”, confirme-t-il, renforçant les rumeurs de détournement de l’aide. Il se souvient avoir attendu plus de cinq heures dans une longue file de plusieurs dizaines de mètres, au centre du village, dans l’espoir d’obtenir un pack d’eau. “Pour recevoir de l’aide ici, il faut présenter une pièce d’identité, alors qu’ils savent très bien que beaucoup n’en ont pas. Ce n’est pas le moment de faire de la politique, tout le monde a été touché”, ajoute-t-il, frustré de voir la population divisée. “Le pire, c’est que dans le quartier, on a tout fait sans les élus, sans leurs aides ni leurs consignes. Mais dans un an ou deux, ils reviendront frapper à nos portes pour nous demander de voter pour eux”.

Après avoir traversé le parc, Elias rejoint un ami surnommé Bakouna, qui se repose à l’ombre d’un faré sur la plage. Les mains sur le front pour se protéger du soleil, ils observent le bidonville installé sur les hauteurs de la commune. Avant le cyclone toute la colline était couverte d’arbres, ils n'auraient jamais imaginé voir autant d’habitations.

“Les médias nous ont oubliés. Dans le nord on s’est sentis abandonnés”, remarque Bakouna.

Les médias nous ont oubliés. Au début l’électricité est arrivée à Mamoudzou et à Kawéni mais Mayotte c’est nous aussi, dans le nord on s’est sentis abandonnés”, lance Bakouna, la vingtaine. “Je suis rentré à Mayotte en 2023, et je ne reconnais plus mon île. On vit pas comme nos grands frères, nous on a peur et le cyclone a augmenté ce sentiment”, relate-t-il, “dans le village on voit de plus en plus de nouveaux visages, c’est devenu dangereux. Les jeunes que tu croises ils t’insultent il n’y a plus de respect et la tension monte”.

“Si tout le monde s’en va, qui va reconstruire Mayotte ?”

Après la tempête ma mère voulait que je parte en métropole mais moi je ne veux pas”, assure Elias, “si je pars je vais sans cesse penser à Mayotte et je ne pourrai pas avancer dans ma vie et elle a compris ma décision.Si tout le monde s’en va, qui va reconstruire Mayotte ? C’est à nous de faire renaître notre ville”.

Et le lycéen sait de quoi il parle, depuis plusieurs années il fait partie du comité de jeunes de Bandraboua qui organise des animations pour les plus jeunes, des activités essentielles pour créer des liens. “Chido a été un déclic pour moi, désormais je veux aider les gens ici, les accompagner dans leurs projets. Je veux créer une entreprise ou travailler pour la commune”, imagine Ellias, “en attendant j’espère qu’on va bientôt pouvoir reprendre nos activités avec le comité, car ça me manque”, soupire le jeune homme, en observant les enfants s’amuser dans la mangrove.

Des enfants jouent sur la plage de Bandraboua.
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Fin janvier, début février, les sénateurs et les députés débattent sur le projet de loi d'urgence pour Mayotte (promulguée le 24 février 2025), qui a pour objectif de donner à l’État des moyens exceptionnels pour la reconstruction du territoire. Après la catastrophe, l’actualité se tourne vers la reconstruction de l’archipel, les images de l’Assemblée Nationale remplacent celles des bidonvilles et des villages détruits. La difficile rentrée des classes et les visites ministérielles prennent le dessus sur la couverture médiatique.

Sur l’île j’ai le sentiment que la population est toujours en mode “survie”. Lors de mes déplacements je vois beaucoup de maisons sans toit alors qu’il n’arrête pas de pleuvoir. Dans les magasins, les familles attendent dans les files d'attente pour espérer trouver des packs d'eau. Tout le monde a envie de tourner la page du cyclone mais la réalité les empêche. 

Je me dis qu’il est temps de redonner la parole aux habitants, pour remettre les choses en perspectives et montrer que non : le choc du cyclone n’a pas disparu, même 2 mois après. Et que les conditions de vie sont toujours difficiles.

Le samedi 8 février, je prends mon scooter pour aller à Bandraboua, une commune du nord fortement touchée par le cyclone. Après plusieurs semaines à Mayotte, j’avais envie de sortir de la région de Mamoudzou, qui concentre le plus d’actualité chaude, et aller à la rencontre des gens qui se sont sentis abandonnés après Chido. Le samedi, la plupart des personnes ne travaillent pas et ils se tournent alors vers la reconstruction de leurs logements.

J’arrive sur place dans l’idée de me laisser guider par les gens que je croise, afin qu’ils me racontent leur quotidien pour savoir comment ils se débrouillent après le cyclone. C’est là que je vois une femme, Mouhaza, qui étend son linge, alors que sa maison n’a pas de toit. Avec l’aide des habitants j’arrive à la contacter, elle descend me chercher et m’accueille dans ce qu’il reste de sa maison.

Grâce à une connaissance, j’avais contacté en amont Echati, qui m’a expliqué son ressenti sur la situation. En descendant de chez elle, j’ai croisé Elias, intrigué par ma présence, qui m’a fait visiter son village.

Ce jour-là, j’avais l’impression que tout le monde avait une histoire à raconter, qu’ils avaient tous le besoin de parler après la catastrophe. Ces témoignages ne sont donc qu’un petit échantillon, mais ils montrent la confusion qui règne alors que les aides ne viennent pas. L’espoir d’en recevoir après Chido, laisse place à la désillusion et au doute.

Le reportage a duré plusieurs heures, en discutant je me suis rendu compte que pour certains c’était la première fois qu’ils mettaient des mots sur ce qu’ils avaient vécu.